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«Les groupes dissidents ne sont pas les FARC»

Qui sont exactement les groupes armés de retour en Colombie? Analyse.
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«Les groupes dissidents ne sont pas les FARC»
Le fleuve Arauca, frontière entre Venezuela et Colombie, est le lieu de tous les trafics, sources de financement pour les guérillas. LRZ
Colombie

La persistance de groupes armés hostiles au processus de paix était une probabilité rapidement envisagée par les analystes colombien·nes. La plupart des expériences politiques de cet ordre, dans d’autres pays, ont donné lieu à des schémas similaires: un Etat entame des négociations avec une organisation insurgée qui se scinde entre partisan·nes du dialogue et jusqu’au-boutistes. Mais dans le cas colombien, le phénomène prend une tournure plus inquiétante de par la vitesse à laquelle les unités dissidentes croissent. Journaliste spécialiste du sujet, confondatrice de la Fondation Conflict Responses, Juanita Vélez souhaite d’emblée apporter une donnée essentielle: «Plus de 90% des anciens combattants des FARC qui ont rendu les armes sont toujours inscrits dans un processus de réinsertion, les groupes dissidents ne sont pas les FARC.»

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Situation éclatée

Environ trente groupes ont été répertoriés, répartis dans plusieurs parties du pays. «Le phénomène reste très local, ça n’a rien à voir avec l’ampleur que possédait la guérilla auparavant.» Leur présence touche essentiellement les zones de frontières mais aussi des territoires du centre du pays historiquement marqués par l’absence de l’Etat.

Mais si les nouveaux groupes ne sont plus les FARC, la filiation existe. «Le retrait des FARC ne s’est pas réellement traduit par un vide dans les départements où elles étaient actives, je pense que toutes les structures non armées de la guérilla, c’est à dire les réseaux de soutien, sont restées intactes, tous ces gens ne se sont pas démobilisés.» Un squelette sur lequel les dissidents ont pu rapidement reconstruire des organisations clandestines.

A cela s’ajoute la présence, dans une grande partie du pays, de l’ELN. Deuxième guérilla historique du pays, celle-ci avait entamé à son tour des négociations avec Bogota avant que le processus ne soit rompu à la suite d’un attentat à la bombe orchestré par le groupe armé dans la capitale, en janvier 2019. Parfois allié aux FARC, parfois opposé, ce deuxième acteur renforce la complexité du conflit, multipliant les intérêts et enjeux.

Sur les 1103 municipalités que regroupe la Colombie, les FARC dissidentes sont actives dans 123 d’entre elles. En 2018, elles opéraient dans 56 communes. «Ce n’est pas un bloc homogène, il faut en parler au pluriel, chacun ayant ses propres intérêts et se situant à des stades différents d’évolution.»

Peur parmi les cadres

Parmi les facteurs à l’origine de ce développement, Juanita Vélez pointe celui du manque de pédagogie à l’égard des ex-cadres intermédiaires des FARC et les menaces de se voir extradés vers les Etats-Unis pour des faits relevant du trafic de cocaïne. L’arrestation en 2018 de «Jesus Santrich», figure historique de la guérilla, victime d’un montage judiciaire visant à l’inculper pour narcotrafic, suscita une vive inquiétude et fut à l’origine de la disparition de plusieurs cadres politiques de la guérilla qui retournèrent à la lutte armée. Ce sera le cas de Santrich après avoir échappé de justesse à l’extradition et d’Iván Márquez, commandant du groupe «Nueva Marquetalia».

Mais à l’exception de ces deux dirigeants, la plupart des leaders ayant repris en main la reconstruction du mouvement insurgé sont des inconnus du grand public. Et «l’essentiel des personnes qui composent les dissidences aujourd’hui sont des nouvelles recrues».

Renouvellement

Parmi elles, il existe le cas de mineurs, comme l’alerte le gouvernement colombien et des organisations comme Human Rights Watch. Un phénomène qui touche l’ensemble des groupes armés, guérillas et paramilitaires. Ces dernières années, plusieurs cas d’adolescents tués lors de bombardements de l’armée colombienne ont fait scandale dans le pays.

Ce renouvellement générationnel a également fragilisé la construction d’un discours politique solide, fournissant aux nouvelles guérillas plus de jeunes combattant·es que de cadres intellectuels expérimentés. Ce qui ne signifie pas que l’aspect politique soit absent, comme le rappelle Juanita Vélez: «Les motivations économiques liées au narcotrafic n’excluent pas forcément les motivations politiques, cette dichotomie n’existe pas, bien sûr que chez certains il y a une composante politique importante!»

Limites d’une stratégie

Existe-t-il un plafond sur lequel vont se heurter les groupes dissidents en termes de croissance? «Difficile à dire, mais la situation actuelle ne leur permet pas d’atteindre le niveau des FARC d’antan: le contexte international, le discrédit de la lutte armée, toutes ces conditions ne l’autorisent pas à court terme. Ils ne représentent pas une menace sérieuse au niveau national», affirme Mme Vélez. Puis elle ajoute: «Mais ils ne sont pas non plus un problème marginal, loin de là.»

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