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Exporter le soleil?

L’Arabie saoudite veut se profiler sur le terrain des énergies renouvelables. L’hydrogène pourrait servir son rêve d’exporter ses inépuisables réserves de soleil… mais aussi son gaz.
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Exporter le soleil? 
A ce jour, 98% de l’hydrogène pur produit dans le monde implique l’utilisation de combustibles fossiles. KEYSTONE
Energie

Le sous-sol de l’Arabie saoudite renferme plus de 260 milliards de barils de pétrole, l’énergie fossile symbole du XXe siècle, moteur des sociétés consuméristes. Si l’heure est à la décarbonation d’une économie globalisée qui engloutit chaque année plus de ressources naturelles que la planète ne peut en produire, les dirigeants saoudiens n’entendent pas pour autant céder le statut de puissance énergétique dont la pétromonarchie jouit depuis plus d’un demi-siècle.

Sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane, le pays a misé sur l’hydrogène pour diversifier ses productions énergétiques. Ce puissant vecteur d’énergie qui propulse les navettes spatiales dans l’espace libère environ trois fois plus d’énergie que l’essence et il est estampillé «carburant du futur» car sa consommation n’émet pas de CO2.

Abondant sur terre, l’hydrogène est associé à d’autres éléments, et doit en être séparé pour pouvoir en faire usage comme carburant pour les poids lourds, par exemple. L’une des méthodes, l’électrolyse de l’eau, consiste à diviser les molécules d’eau au moyen d’un courant électrique d’origine renouvelable afin de produire un hydrogène dit vert. Les estimations varient, mais un rapport de l’Union européenne indique que l’hydrogène propre pourrait répondre à 24% de la demande énergétique mondiale d’ici à 2050. Une opportunité pour les dirigeants saoudiens qui envisagent de convertir le fort taux d’ensoleillement du pays en une rente électrique.

Le potentiel solaire et éolien de l’Arabie saoudite est cent fois supérieur à la demande énergétique locale

Selon un rapport publié en avril 2021 par le Carbon Tracker, un think tank qui analyse l’impact du changement climatique sur les marchés financiers et les investissements dans les énergies fossiles, le potentiel solaire et éolien de l’Arabie saoudite est cent fois supérieur à la demande énergétique locale. Et le pays offre à présent l’électricité solaire la moins chère au monde: 1,04 centime de dollars par kilowatt, environ six fois moins que la moyenne mondiale. Une électricité bon marché, convertible en hydrogène stockable et exportable.

L’arbre qui cache une forêt de derricks

Pour donner vie à son ambition électrique et se hisser au rang de premier exportateur mondial d’hydrogène, l’Arabie saoudite annonce vouloir construire la plus grande usine de production d’hydrogène vert au monde sur les terres de NEOM, un projet de ville futuriste porté par le prince héritier qui, à ce jour, n’existe que sur le papier. «Notre rôle dans la transition énergétique dépassera la production d’énergie à l’intérieur de nos frontières pour notre propre consommation», s’enthousiasme le ministre saoudien de l’Investissement.

Mais l’hydrogène vert est encore l’arbre qui cache une forêt de combustibles fossiles. A ce jour, 98% de l’hydrogène pur produit dans le monde implique l’utilisation de combustibles fossiles tels que le gaz naturel ou le charbon, selon un rapport de la banque sino­-britannique HSBC. Ces hydrogènes qualifiés de noir, marron, gris ou encore bleu répondent aux impératifs de l’économie de marché. Selon l’agence de notation S&P Global Ratings, le coût de production d’un kilogramme d’hydrogène vert devrait chuter de 50% pour devenir une «alternative viable aux carburants conventionnels».

Pragmatiques, les pays du Golfe entendent dès lors jouer sur les deux tableaux et trouver un nouveau débouché pour leurs réserves gazières. Trois entités gouvernementales des Emirats arabes unis, dont la Compagnie pétrolière nationale d’Abou Dhabi (ADNOC), ont formé une alliance avec pour objectif d’explorer les opportunités liées à l’hydrogène vert, mais également de positionner le pays comme «l’un des producteurs d’hydrogène bleu les moins chers et les plus importants au monde» selon les mots de Sultan Ahmed Al Jaber, président-directeur général d’ADNOC.

Mélange douteux

Selon Ahmed El Droubi, responsable de campagne pour Greenpeace au Moyen-Orient, ces investissements dans le secteur de l’hydrogène ne doivent pas être considérés comme un «changement d’approche, à moins qu’elles ne soient mises en œuvre simultanément à une stratégie claire de désinvestissement des combustibles fossiles, un mouvement pour lequel nous n’avons pas encore vu d’action concrète».

Un virage peu probable, car les pétromonarchies du Golfe ont bien l’intention de profiter des pressions de l’opinion publique sur les sociétés pétrolières occidentales pour gagner des parts de marché. Saudi Aramco, la plus grande compagnie pétrolière au monde, affirme vouloir augmenter sa production à 13 millions de barils de brut par jour, soit un million de plus que son précédent record enregistré en 2020. Un positionnement contraire aux Accords de Paris. Selon les évaluations du groupe Climate Action Tracker, qui suit l’action des gouvernements, les efforts de Riyad sont «gravement insuffisants» pour limiter l’augmentation des températures sous les 2° C d’ici la fin du siècle.

Le défi du transport

Aux ambitions économiques qui limitent le développement de la filière hydrogène vert s’ajoute une contrainte logistique car le transport de l’hydrogène présente un défi unique: la nécessité de températures extrêmement basses. Le tout premier navire pour l’hydrogène au monde, le Suiso Frontier, refroidi à -253° C, a été lancé en 2019.

Pour contourner cet obstacle, l’Arabie saoudite envisage de convertir en ammoniac la majorité de l’hydrogène qui sortira de son usine. C’est un vecteur énergétique plus facile à transporter que l’hydrogène.

Oligopole contrarié

Mais si l’extraction et l’exportation de brut est le privilège des quelques pays et sociétés multinationales, le marché de l’hydrogène, et plus généralement celui des énergies renouvelables, est autrement moins concentré. Ceci laisse présager de chaînes de valeur énergétique plus décentralisées qu’au XXe siècle, s’inscrivant en opposition à l’esprit monopolistique sur lequel l’Arabie saoudite moderne s’est construite. A moins que le géant émirati des énergies renouvelables, Masdar, et son pendant saoudien, ACWA Power, n’investissent dans des parcs solaires, éoliens et usines d’hydrogène à travers le monde pour permettre aux monarchies du Golfe de conserver leur domination sur le marché de l’énergie.

«Les pays qui ont accès à des sources renouvelables d’énergies, notamment solaire, éolienne et hydroélectrique, peuvent maintenant stocker cette énergie grâce à l’hydrogène et devenir indépendants sur le plan énergétique. On passe d’une production centralisée distribuée dans le monde entier à une production délocalisée fabriquée avec une main-d’œuvre locale et commercialisée via des réseaux de distribution très courts», analyse Bertrand Piccard, président de la Fondation Solar Impulse. En Suisse, les 672 centrales hydroélectriques sont un atout pour produire de l’hydrogène vert et alimenter un réseau national d’hydrogène lancé en 2020 destiné à des véhicules. Le promoteur de l’aviation solaire se réjouit: «On peut maintenant rouler sur l’axe nord-est/sud-ouest avec des camions et des voitures à hydrogène!»

LE DÉFI DE L’EAU

Les ambitions des pays du Golfe sur le marché de l’hydrogène se heurtent à l’aridité de la région. L’eau douce nécessaire à l’électrolyse de l’eau est un bien rare dont la région manque cruellement: l’Arabie saoudite ne dispose d’aucune rivière naturelle permanente, la pluviométrie y est vingt-six fois moins importante qu’en Suisse et comme les cinq autres pays du Conseil de coopération du Golfe, la monarchie est listée parmi les onze pays à la pluviométrie la plus faible au monde.

Pour produire de l’hydrogène estampillé vert, la région du Golfe n’a donc d’autre choix que de se fournir en eau douce auprès des polluantes usines de dessalement qui requièrent plusieurs millions de barils de pétrole chaque année pour fonctionner, sans compter les massifs rejets de saumure qui contribuent à accroître la salinité des océans. Un paradoxe qui sabote la crédibilité environnementale de l’hydrogène golfien et que l’Arabie saoudite annonce vouloir résoudre en construisant, en partenariat avec l’entreprise britannique Solar Water, un «dôme solaire» pour dessaler l’eau de mer grâce à une énergie solaire abondante. SCR

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