Genève

Plan ambitieux mais peu visionnaire

Le nouveau plan climat genevois permettra-t-il d’atteindre la neutralité carbone en 2050? Interview de la directrice du Centre interdisciplinaire de durabilité de l’Unil, Nelly Niwa.
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Pour Nelly Niwa, le plan genevois paraît particulièrement à la pointe dans le domaine de la mobilité, où l’Etat admet une nécessaire sobriété. JPDS
Climat

En se fixant la neutralité carbone comme objectif pour 2050, avec une étape intermédiaire de -60% d’émissions d’ici à 2030, l’Etat de Genève a mis la barre très haute. Mais son plan en 41 mesures se donne-t-il les moyens de ses ambitions? Une étude exploratoire du centre interdisciplinaire de durabilité (CID) de l’université de Lausanne a dressé quatre scénarios de réduction des émissions carbone pour le canton de Genève (lire ci-dessous). Deux d’entre eux seulement, qui misent sur un changement profond de paradigme, atteignent le but final d’une tonne de CO2 par an et par habitant·e. Le plan climat cantonal y parviendra-t-il? Eclairage avec Nelly Niwa, directrice du CID.

Que pensez-vous du plan climat adopté par le canton de Genève?

Nelly Niwa: Par rapport aux autres plans climat que j’ai vus, il est dans le haut du panier. Viser -60% en dix ans, en incluant les émissions indirectes (émises à l’étranger pour des biens consommés dans le canton, ndlr), c’est très ambitieux. Il me paraît particulièrement à la pointe dans le domaine de l’énergie et de la mobilité, où l’Etat admet une nécessaire sobriété. Le plan réussit à mettre en avant les aspects positifs de cette transition, en articulant les enjeux climatiques avec d’autres impératifs comme la santé. Je relève également le budget conséquent qui est alloué à cette transition. Trois milliards supplémentaires, c’est beaucoup plus que tous les autres cantons! Il faut attendre de voir maintenant ce qui se mettra réellement en place, car beaucoup de ces mesures ne s’imposeront pas sans débat.

Ce plan a beaucoup de similitudes avec le scénario «ambitieux», qui selon votre étude ne permettrait pas d’atteindre la neutralité carbone. Echec annoncé?

C’est vrai, comparé aux scénarios de rupture, nous n’y sommes pas encore. Mais il faut comprendre que nos projections sont complétement déconnectées des processus politiques. Aucune des deux options radicales ne pourrait passer aujourd’hui en tant que plan d’action. En revanche, on peut s’attendre à ce que les plans climat s’améliorent au fil des ans.

Aurait-on pu faire mieux?

Oui, sur les biens de consommation par exemple. Le canton ne mise que sur l’incitation, alors qu’il pourrait plus travailler sur l’offre proposée avec les distributeurs ou explorer la possibilité d’interdire certains produits hyper-carbonés. La vaisselle à usage unique est un bon exemple qui prouve que l’Etat a des leviers. On pourrait aussi aller plus loin dans le domaine de l’économie circulaire, car ce plan reste très évasif sur les aspects économiques. Si l’on ne peut pas tout bouleverser du jour au lendemain, on devrait aujourd’hui lancer des réflexions sur ce que serait un modèle où la croissance ne serait pas l’objectif ultime.

De manière générale, je pense que ce plan manque de vision. On décline une série de mesures, mais on ne raconte pas quelle sera la vie une fois qu’elles seront en place. Quel sera notre rapport au travail, aux déplacements, à la ville et à la campagne? Quelqu’un qui n’y connaît rien n’est pas capable de se projeter sur la base de ces chiffres. Il faut un récit de société, un imaginaire porté par les politiques et qui puisse embarquer tout le monde. Informer rationnellement ne suffit pas.

Autre point de discorde: ce plan fait fi des banques, des multinationales et du négoce de matières premières pourtant très actifs sur le canton.

Ce sont des aspects difficiles à aborder, ne serait-ce que parce qu’à ma connaissance le canton de Genève n’a pas de bilan CO2 de toutes ces activités financières à l’étranger. Mais on sait que c’est énorme, et sans doute un peu paniquant. Il y a une vraie discussion à avoir sur le rôle de l’Etat dans ce domaine.

Genève, est-ce une bonne échelle pour rêver de neutralité carbone?

Un plan climat à l’échelle cantonale a une portée limitée. Nous travaillons désormais sur des scénarios de transition écologique à l’échelle du Grand Genève, qui aboutiront en décembre 2021. L’objectif c’est d’élargir l’échelle, mais aussi le spectre. On parle beaucoup de changement climatique, et c’est important, mais il y a d’autres limites planétaires essentielles, comme celle de la biodiversité. L’agglomération est une échelle plus intéressante, elle représente réellement un bassin de vie. Il y aura plus de leviers sans doute, par exemple sur des questions de mobilité ou de relocalisation de la production.

Quatre scénarios à l’étude

En quoi consistent les quatre scénarios sur lesquels vous avez travaillé?

Nelly Niwa: Le premier évalue ce qu’il adviendrait si l’on continuait sur la même lancée qu’aujourd’hui, ce qui est loin d’être satisfaisant (diminution de 4% des émissions de CO2, ndlr). Le second scénario est basé sur des mesures que les services de l’Etat avaient dans le pipeline et qu’ils jugeaient ambitieuses. L’idée n’était pas vraiment de questionner les fonctionnements, mais de les améliorer. Ce sont déjà des changements importants, mais on est encore loin de l’objectif d’une tonne d’émissions carbone par habitant·e en 2050.

On a donc inversé la réflexion, considéré que nous avions un portefeuille de 1 tonne de CO2, et réfléchi à comment l’allouer à travers deux scénarios de rupture. Dans le premier, on mise sur le fait qu’avec 10% de la population convaincue, on peut renverser les normes sociales et provoquer un changement radical. L’Etat et la fonction publique servent d’exemple au reste de la société. Le second scénario est lui basé sur l’autonomie. Il se traduit par une relocalisation de la production, la réutilisation maximale des matières, et l’entrée en vigueur de quotas régressifs sur l’énergie et les biens. Ces deux scénarios ne se veulent pas prescriptifs, mais ils ont en commun un changement de paradigme. Sans une politique de sobriété, on ne va simplement pas y arriver. Et croire que la technologie va nous sauver est un leurre. MJT

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