Lecteurs

Une évocation du génocide bâclée

Jacques Depallens réagit à un article du 10 juillet.
Histoire

Malgré les connaissances pointues de M. Fleury se référant à M. Pearson, la page consacrée à la tragédie de Srebrenica manque de profondeur et souffre de légèreté.

La deuxième guerre mondiale: on ne cite que deux pôles en présence, les nationalistes Tchetniks (Serbie) et les Oustachis (Croatie). Même nos collégiens savent qu’il y a eu un troisième pôle, celui de Tito, qui l’a emporté, avec ses partisans, contre les atrocités commises par les royalistes serbes et les fascistes croates, irréconciliables.

D’autant plus que Tito a su animer une fédération viable de 1945 à 1992, parvenue à surmonter les nationalismes jusqu’en 1990. Bon nombre de citoyens respiraient enfin dans un pays pacifié, multiethnique, souverain et leader du mouvement des non-alignés, après les ruptures courageuses avec l’Union Soviétique. Que ce soit dans la diaspora ou les Etats actuels issus de l’ex-Yougoslavie (sauf le Kosovo, nous y reviendrons), il y a de nombreux nostalgiques de Tito, qui, après les horreurs de la deuxième guerre mondiale, ont vécu pendant deux ou trois générations dans un pays dynamique, avec un bon système scolaire, la santé gratuite, la construction effrénée de logements et de fréquents mariages mixtes entre Croates, Serbes et Bosniaques. «Il faut absolument avoir une Serbie faible et une Croatie faible dans une Yougoslavie forte!» affirmait le chef de l’Etat en fin des années 70, avant sa mort. « Si le contraire se produit, c’est la fin de la Yougoslavie!» prédisait-on.

Concernant les causes, il est erroné à mon avis de stigmatiser «pour l’éternité» l’atavisme du séparatisme et du nationalisme chez ces Yougoslaves, irréductibles scissionnistes. Pour le Kosovo et la Voïvodine, le régime de Tito avait prévu pour 1974 un statut d’autonomie (non de république). Avec le décès de Tito en 1980 et la montée au pouvoir de Milosevic, les nouveaux dirigeants serbes reviennent en arrière, biffent la Constitution et multiplient les pratiques discriminatoires au Kosovo, considérant les Albanais ostensiblement comme des sous-hommes. La grève des mineurs albanais en 1989, et surtout, la très forte manifestation serbe des 600 ans de la Bataille de Kosovo Polje (1389) ont déclenché une hystérie de l’Etat de Belgrade à l’encontre des Kosovars albanais. Ces derniers n’ont donc pas fait œuvre de délire séparatiste, mais ont compris leur intérêt à fonder un nouvel Etat, en situation de légitime défense, entre agonie et survie.

Que s’est-il est passé? Deux nationalismes chauvins, conquérants et guerriers ont pris le dessus en Yougoslavie à la mort de Tito, les Serbes et les Croates. Le nationalisme bosniaque n’était pas de même nature, car il était défensif, multiculturel et sans visées de conquêtes. Pas plus que le nationalisme albanais du Kosovo, en situation d’ethnocide entamé par les «purificateurs» extrémistes du gouvernement et des paramilitaires de «la Grande Serbie». Tous responsables! Comme tente de le faire croire l’article de M. Fleury? Certainement pas. Les nations victimes et massacrées ne peuvent être placées côte à côte avec leurs bourreaux de la fin du XXe siècle.

Et la communauté internationale? Avec l’humiliation et la passivité de l’ONU et des nations de l’Europe communautaire, elle a un lourd fardeau historique à porter. La menue condamnation des Casques bleus hollandais pour leur mollesse à Potocari n’est qu’une bluette en comparaison des faillites non-sanctionnées des généraux français Janvier et Morillon, ainsi que du haut commandement de l’ONU. Et le martyre de Sarajevo, dans le silence distrait des nations occidentales, n’est guère plus soutenable.

Jacques Depallens,
ancien conseiller municipal, Gauche en mouvement, Renens (VD).

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