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Le football chilien réactive la mobilisation

La mort récente de deux supporters relance le mouvement de contestation antigouvernemental dans les stades et les rues au Chili. Banderoles et chants subversifs, matches perturbés, championnat annulé… Supporters et clubs de foot font front commun pour exprimer leur solidarité avec le soulèvement en cours. Eclairage.
Le football chilien réactive la mobilisation
Chili

Quelques jours après le coup d’Etat du 11 septembre 1973 au Chili, l’Union soviétique refusait de jouer dans le stade national de Santiago transformé en centre de détention, de torture et d’exécution. Après un rapide nettoyage du stade effectué pour l’occasion, le match le plus insolite et triste de l’histoire du football voit l’équipe chilienne jouer, le 21 novembre, sans adversaire et marquer un but au bout de quelques minutes. La Fifa valide le score de 1-0, qualifiant le Chili pour le Mondial de 1974 en Allemagne. Carlos Caszely, le buteur vedette de l’époque, en garde un goût amer. Quand la sélection est reçue par le général Pinochet en personne avant son envol pour l’Europe, il refuse de serrer la main du dictateur. En représailles, la junte séquestre et torture sa mère; ce que Carlos Caszely dénoncera en 1988, dans un clip de campagne en faveur du «non» au plébiscite sur la prolongation au pouvoir de Pinochet. Le 6 octobre, le verdict des urnes tombe: une majorité des voix (56%) décide de mettre fin à dix-sept ans de dictature sanglante.

Trente et un ans plus tard, le peuple chilien s’élève contre le néolibéralisme gravé dans le marbre constitutionnel depuis la dictature. Alors que le soulèvement est durement réprimé par les militaires, réveillant les pires traumatismes, le monde du football exprime à de nombreuses reprises sa solidarité. Déjà, le 19 octobre 2019, le gardien de but Claudio Bravo Muñoz diffusait ce message sur les réseaux: «Ils ont vendu au secteur privé notre eau, notre électricité, notre gaz, notre éducation, nos forêts, la Saline d’Atacama, nos glaciers, nos transports… Assez!».

Les supporters des Santiago Wanderers de Valparaíso affirment qu’«on ne joue pas avec la classe ouvrière, on s’est réveillé et on ne s’arrêtera pas». Quant aux supporters du Colo Colo, la Garra Blanca, ils dénoncent la complicité des entreprises sportives avec l’élite politique: «Ils ont l’intention d’utiliser les clubs comme un outil politique pour promouvoir leurs intérêts. Ils veulent nous aliéner et nous faire oublier la lutte…»

Cet élan insurrectionnel a conduit au déplacement, le 23 novembre, de la finale de la Copa Libertadores 2019 (la ligue des champions) de Santiago à Lima. Le 19 novembre, la sélection chilienne a déjà refusé de disputer un match amical contre le Pérou prévu à Lima, en solidarité avec la rébellion. «Nous sommes des joueurs de football, mais nous sommes avant tout des personnes et des citoyens… aujourd’hui, le Chili a d’autres priorités bien plus importantes que le match de mardi prochain…», explique le joueur Gary Medel.

Le 22 novembre, à l’initiative des principaux clubs de première division, une banderole est posée sur la façade de la Tour Telefónica, à Santiago: «Perdimos mucho tiempo peleando entre nosotros» (Nous avons perdu beaucoup de temps à nous battre les uns contre les autres). Le même jour, un groupe de supporters interrompt le match entre Union La Calera et Deportes Iquique, entraînant la sixième suspension – qui sera suivie par l’annulation pure et simple – du championnat 2019.

Le dimanche 16 janvier, depuis les tribunes du stade Germán Becker, où se joue la demi-finale de la Coupe du Chili entre Colo Colo et la Universidad Católica, un slogan subversif donne le ton de l’exaspération face à la répression du gouvernement: «Piñera, fils de p…, assassin comme Pinochet».
La mort de deux supporters dans le cadre de manifestations – Jorge Mora «el Neco», écrasé par un camion anti-émeute, et Ariel Moreno Molina, tué d’une balle dans la tête – fait monter la tension. Une immense banderole «Los pacos los mataron» (Les flics les ont tués) était déployée dans les tribunes du stade Monumental de Santiago lors de la rencontre Universidad Católica – Colo Colo ce 16 février. Le match est perturbé par une multitude de pétards jusqu’à ce que l’un d’eux blesse le joueur Nicolás Blandi sur le terrain et interrompe le jeu. Les supporters de Colo Colo s’expliquent dans un communiqué: «Le jugement d’‘el Neco’ a été une farce, ils ont décidé de faire jouer les matches sans supporters adverses et ont augmenté le prix des billets… Nous présentons nos excuses à Nicolás Blandi, notre intention n’a jamais été d’attaquer le moindre joueur… Sans justice, il n’y a pas de normalité, si leur idée est de poursuivre la répression envers les nôtres et notre club de supporters, nous continuerons à être actifs et à combattre.»

Le mois de mars promet l’effervescence d’une rébellion sociale qui n’a jamais vraiment cessé depuis son éclosion, à commencer par l’énorme mobilisation du 2 mars qui vient d’avoir lieu, juste avant la grande marche féministe du 8 mars et la grève générale le jour suivant.

Notre invité est journaliste indépendant, coauteur, avec Fátima Martín, de Construcción europea al servicio de los mercados financieros (Icaria, Barcelone, 2016).

Opinions Agora Jérôme Duval Chili

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