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En septembre dernier, le parlement européen a adopté une résolution sur la «mémoire européenne». Pour Pierre Rimbert, ce texte, relevant du «révisionnisme rudimentaire», oublie également l’épisode des accords de Munich.
Mémoire

Longtemps, intellectuels et dirigeants occidentaux ont ironisé sur la manie des régimes soviétiques de réécrire l’histoire. Mais on ne les entend guère lorsque le parlement européen révise celle de la Seconde Guerre mondiale. Le 19 septembre dernier, les eurodéputés ont adopté une résolution «sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe» qui place sur un pied d’égalité «les régimes communistes et nazi». Utilisé à vingt-deux reprises, le concept de «régimes totalitaires» réunit dans un même opprobre l’URSS envahie et l’Allemagne envahisseuse, les 26 millions de morts soviétiques et leurs assassins, le général Gueorgui Joukov et les responsables des camps d’extermination. Le parlement européen «se dit préoccupé par le fait que des symboles de régimes totalitaires continuent à être utilisés dans les espaces publics et à des fins commerciales». Faut-il, pour le tranquilliser, rebaptiser la place de la Bataille-de-Stalingrad, à Paris, «place du Marché commun», ou, comme en Hongrie, tenter d’interdire une marque de bière dont l’étiquette porte une étoile rouge?

La résolution ne s’en tient pas à ce révisionnisme rudimentaire. «La Seconde Guerre mondiale, y lit-on aussi, a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939.» Habituellement, les historiens attribuent la responsabilité du conflit à l’expansionnisme belliqueux de l’Allemagne nazie1> Lire Gabriel Gorodetsky, «Les dessous du pacte germano-soviétique», Le Monde diplomatique, juillet 1997.. Brûlant d’y associer l’Union soviétique, la résolution du parlement de Strasbourg oblitère à dessein un autre épisode, moralement tout aussi embarrassant, mais qui implique cette fois d’irréprochables démocraties européennes: les accords signés à Munich en septembre 1938, à l’issue desquels la France et le Royaume-Uni autorisent Adolf Hitler à envahir les Sudètes, une région de la Tchécoslovaquie.

Hasard du calendrier, l’historien de la Seconde Guerre mondiale Christopher Browning rendait compte au même moment de l’état le plus avancé de la recherche sur cet événement2>Christopher R. Browning, «Giving in to Hitler», The New York Review of Books, 26 septembre 2019. Lire aussi Gabriel Gorodetsky, «Un autre récit des accords de Munich», Le Monde diplomatique, octobre 2018.. Il montre à quel point les démocraties, par volonté d’apaiser Hitler, l’enhardirent, le renforcèrent, et provoquèrent la guerre. «En 1938, l’Allemagne n’avait ni la marge de supériorité nécessaire pour remporter une victoire rapide ni la capacité de mener une guerre longue.» Or la Tchécoslovaquie, bien équipée, était alliée à la France et à l’URSS. Son annexion sans combat représenta pour les nazis une double aubaine. «L’industrie militaire tchèque réquisitionnée produisit un tiers des nouveaux modèles III et IV de chars d’assaut, cruciaux dans la victoire allemande en Pologne puis en France.» La capitulation de Munich porta également un coup aux opposants allemands du Führer. «Un groupe de conspirateurs antihitlériens projetait de renverser le dictateur sitôt qu’il partirait en guerre contre la Tchécoslovaquie. L’abjecte reddition de Chamberlain [Arthur Neville Chamberlain, le premier ministre britannique] à Munich a dérobé le tapis sous leurs pieds et donné à Hitler la victoire sans effusion de sang qui consolida sa position.»

Mais foin de ces recherches, puisque, désormais, ce sont des parlementaires européens qui écrivent l’histoire.

Notes[+]

Opinion parue dans Le Monde diplomatique de novembre 2019.

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