Suisse

Bien géré, le 2e pilier?

Le 2e pilier constitue une superbe usine à gaz, très majoritairement en mains d’institutions de droit privé, rappelle Daniel Roguet. Calculs et statistiques à l’appui, ce dernier prône sa dissolution au profit l’AVS.
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Depuis 1985, date de son introduction, le petit frère de l’AVS a grandi, grossi, enflé, jusqu’à détenir un magot plus de vingt fois supérieur à celui de son aînée: fin 2017, les caisses de pension avaient accumulé 886 milliards de francs, contre près de 46 milliards pour le 1er pilier1Les chiffres mentionnés ici sont tirés, sauf autre indication, du fascicule «2019 – Assurances sociales en Suisse» de l’OFAS.. Si l’on ajoute les réserves2Cf. Bon à Savoir, mars 2017, p. 21., le trésor du 2e pilier dépasse mille milliards (soit 1 suivi de 12 zéros).

Il faut évidemment gérer cette fortune de manière à garantir les rentes promises – malgré les aléas du casino boursier mondialisé – aux braves travailleurs/ses. Comme on sait que le privé se signale par une compétence dépassant largement celle des pouvoirs publics, la tâche a été confiée aux habiles financiers que l’on sait, avec un résultat éblouissant: les frais de gestion du 2e pilier s’élevaient, toujours en 2017, à vingt-cinq fois ceux du 1er (5,2 mia contre 0,21 mia). Que l’on rapporte ces frais aux prestations servies – 43 mia pour l’AVS contre 38 mia pour les caisses de pension – ou aux capitaux accumulés – 46 mia contre 886 mia – le déséquilibre reste frappant, puisque ces coûts représentent:

• moins de 0,5% des prestations AVS30,21 mia / 43,082 mia., contre presque 14% des prestations de la prévoyance professionnelle4,213 mia / 37,942 mia.;

• 0,46% du capital AVS, contre 0,59% de celui de la prévoyance professionnelle – attention! cette différence de 0,13%, qui pourrait paraître négligeable, représente la bagatelle de plus de 1 milliard de francs…5Capital de 886 mia x 0,13% = 1,152 mia.

Faut-il en déduire que les économies d’échelle6Plus les quantités en jeu (ici les sommes capitalisées) augmentent, plus les coûts de production devraient baisser proportionnellement. sont irréalisables lorsqu’il s’agit de capitaux à but social? Ou faut-il plutôt incriminer la superbe usine à gaz que constitue le 2e pilier?

On considérera en effet que non seulement ce dernier se compose d’une pléthore d’institutions, très majoritairement de droit privé – 1568 de droit privé contre 75 de droit public –7Source: Office fédéral de la statistique, 17 décembre 2018., mais qu’en outre il existe au sein du 2e pilier une diversité de régimes ébouriffante, potentiellement égale, voire supérieure8La statistique fait défaut, à notre connaissance., au nombre desdites institutions: primauté des cotisations versus primauté des prestations, part du salaire assuré, salaire maximum assuré, taux de cotisation, répartition des cotisations entre employeur et employé, âge de départ à la retraite, pont AVS ou non, part du capital retirable à la place d’une rente, etc. – chaque caisse peut élaborer son, voire ses, propres plans de prévoyance… alors qu’en matière d’assurance-vieillesse, il n’existe comme on sait qu’un régime unique.

Le labyrinthe créé par cette multiplicité d’organes et de conditions d’assurance implique une foultitude de magiciens du conseil, de la finance et de la gestion, lesquels ne vivent bien sûr pas de l’air du temps.

Que le ou la citoyen-ne lambda recule devant cette flamboyante opacité ne surprend guère; qu’elle ou il ne réclame pas de comptes aux auteurs d’un tel système est par contre regrettable. Même si l’on considère l’impact des prophéties funestes – sans cesse démenties – que profèrent depuis des décennies les Cassandre du destin de l’AVS, nul n’est besoin de réforme monumentale et régressive pour adapter les ressources de celle-ci en cas de nécessité avérée: un brin de hausse du taux d’impôt sur la richesse, et à la rigueur des cotisations, suffirait.
Quant à la joyeuseté ultra-libérale du 2e pilier, la solution de sa dissolution au profit du 1er demeure, malgré les échecs des tentatives passées: cent fois sur le métier…

Notes   [ + ]

1. Les chiffres mentionnés ici sont tirés, sauf autre indication, du fascicule «2019 – Assurances sociales en Suisse» de l’OFAS.
2. Cf. Bon à Savoir, mars 2017, p. 21.
3. 0,21 mia / 43,082 mia.
4. ,213 mia / 37,942 mia.
5. Capital de 886 mia x 0,13% = 1,152 mia.
6. Plus les quantités en jeu (ici les sommes capitalisées) augmentent, plus les coûts de production devraient baisser proportionnellement.
7. Source: Office fédéral de la statistique, 17 décembre 2018.
8. La statistique fait défaut, à notre connaissance.

Daniel Droguet est basé à Lausanne.

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