La liste des courses, ou: Histoire de la mère

La liste des courses, ou: Histoire de la mère
Née en 1988 dans le Jura, où elle vit, Léandre Ackermann a dessiné L’Odyssée du microscopique sur un scénario d’Olivier ­ F. Delasalle (La boîte à bulles, 2015). Elle participe depuis à la coordination du fanzine La bûche, qui réunit plus de 70 autrices BD de Suisse romande. Entre bourses de voyage et résidences, elle travaille comme illustratrice indépendante.

QUELQU’UNE. – J’ai accroché sur le frigo – celui de la cuisine neuve, la cuisine Hornbach – un calepin quadrillé. Pour la liste des courses.
Je note tout ce qu’il faut acheter, je note tout là-dessus.
PQ, dentifrice antitartre, mandarines, pochettes cadeau, graines pour les oiseaux, beurre.
Il y a nos écritures: la mienne, celle de mon compagnon et puis celle de ma fille. Il y a le bleu de l’encre qui devient plus clair quand le stylo crève.

Sonne le téléphone. C’est mon compagnon qui est en courses, il a oublié de détacher la feuille du calepin, alors je lui fais lecture de la liste, j’égrène les produits.
Lorsqu’il faut raccrocher, on se dit rarement «je t’aime». Après la liste des courses, ça ferait trivial. Personnellement je préfère un SMS, à un autre moment et surtout, exprimé de façon un poil détournée.

On dit que la table est le ciment de la famille. Mais nous mangeons rarement ensemble. Il y a l’école, il y a nos professions. Les horaires. L’agenda électronique que nous partageons, mon compagnon et moi. Il a vue sur le mien, j’ai vue sur le sien, c’est pratique pour agender des trucs sans même devoir s’appeler. Et quand on a un doute, il reste les mails. On s’écrit des mails, ça crée un délai entre le moment où l’un de nous exprime quelque chose et celui où l’autre recevra, traitera l’information.
L’information, c’est l’essentiel. Qu’elle passe. Les jours aussi s’enchaînent. On vide le frigo en à peu près quatre jours. Nous ne jetons presque jamais d’aliment, je déteste ça. Je crois que quand j’écris quelque chose sur la liste des courses, je pense à mon compagnon. Je sais qu’il me lira. Différemment. D’une certaine façon, plus vulnérable que derrière son écran de contrôle. Je devrais lui écrire de longues missives sur papier quadrillé, des lettres enflammées sur le carnet de courses.

On dit que la table est le ciment de la famille, mais je dirais que chez nous le ciment c’est cette liste où s’expriment les désirs – note ce que tu désires et tu seras exaucé-e: ma fille de 15 ans l’a bien compris, avec sa mention «shampoing».

Certains produits, les produits de toilette surtout, j’en fais des réserves. Réserve de déodorants, pour ne pas manquer. Aussitôt que le dernier ou même l’avant-dernier est entamé, hop!1Attends-tu que le tube de dentifrice soit vide pour en racheter un autre ou négocies-tu la transition du vide au plein par la présence dans le tiroir de la salle de bain d’un tube neuf? Idem pour la mayonnaise, le papier de toilette, etc.? Odile Cornuz, Pourquoi veux-tu que ça rime?, Ed. d’autre part, 2014. Courir au calepin, avant d’oublier. C’est que tant de choses, dans nos têtes, se disputent la place.

Dans l’étagère de la cave: bières «Boxer», miel, papier ménage. Quelques boîtes de conserve et puis des sacs poubelle. Ah, et dans les placards de la cuisine: lentilles, quinoa, pâtes et riz, je dirais un kilo de chaque. Plus un ou deux paquets de röstis sous vide; ce sont mes stocks. Et quand je les regarde, je pense à ma mère, qui quand j’étais petite conservait du riz, de la farine, du sucre en assez grosses quantités quand même. Ça lui venait de la guerre, au même titre que cette idée: les hommes sont potentiellement des violeurs. Mais je veux dire, n’importe lequel.

L’auteure

Diplômée de l’Institut littéraire de Bienne, Antoinette Rychner écrit du théâtre et de la prose.
En 2015 paraît son roman Le Prix, chez Buchet Chastel, qui lui vaut le Prix Dentan 2015, et un Prix suisse de littérature 2016. Elle conçoit aussi son rôle au cœur des arts vivants, à travers des lectures et rencontres publiques régulières, des résidences d’autrice, ou par la production de performances scénico-littéraires.
www.toinette.ch

A cause des Russes et des Français, des Français surtout qui en quarante cinq ont débarqué dans le village – ma mère est allemande, elle a grandi en Bavière –, à cause des alliés surgis dans le village, donc, se servant en poule, en bouillon de poule et en filles. Jamais réussi à savoir dans quelle proportion tout cela a été grossi. Il semblerait que dans l’une des maisons un soldat ait dit: «Je veux cette fille», et que le vieux, dans la maison, se soit interposé et qu’il ait été abattu d’une balle. Ça, c’est ma grand-mère qui me l’a raconté. Et aussi qu’en tant que veuve, que femme seule élevant deux petites filles elle s’était faite le plus moche possible, habillement, chevelure, tout.2Dans les rues d’Alep, une femme vêtue et voilée de noir traverse la rue au bras d’un homme en élégant manteau clair. Le couple se regarde, sourit légèrement. Ils ont l’air heureux.
Quelque chose marque Alice dans cette image. Peut-être ce bonheur, peut-être cet interminable débat européen sur le voile qu’elle comprend de moins en moins. Dans les rues de Damas ou d’Alep, elle croise de très belles femmes, moulées dans des jeans et des bottes à talons impressionnants. Certaines sont voilées, d’autres non, et parfois le voile épouse si parfaitement la forme de la tête qu’il crée un cocon envoûtant, écrin d’un visage au maquillage impeccable. En réalité toutes les nuances du voile existent et ne correspondent en rien à celles de la séduction. Ces citadines syriennes voilées sont d’une féminité débordante et revendicatrice, alors que d’autres, cheveux au vent, semblent se négliger ou vouloir neutraliser leur corps. Aude Seigne, Les Neiges de Damas, Zoé, 2015.

Honnêtement, je ne crois pas qu’il y ait eu tant de viols que ça durant l’occupation du village où ma mère a grandi, mais c’est ce qui est resté: ils allaient arriver, ces hommes, et nous violer et c’est resté si profondément marqué dans l’esprit de ma mère que partout où il y a des hommes, il y a leurs «besoins», comme elle dit, avec son air d’en savoir long.
J’ai tant pesté, lutté, bravé durant l’adolescence ses interdictions de se déplacer librement de nuit, en tant que jeune fille dans l’espace public.

Aujourd’hui, je pousse mon caddy, et m’entretiens avec mon compagnon au sujet de la liste des courses.3L’ordre marchand se resserrait, imposait son rythme haletant. Les achats munis d’un code-barres passaient avec une célérité accrue du plateau roulant au charriot dans un bip discret escamotant le coût de la transaction en une seconde. (…) Le centre commercial, avec son hypermarché et ses galeries de magasins, devenait le lieu principal de l’existence, celui de la contemplation inépuisable des objets, de la jouissance calme, sans violence, protégée par des vigiles aux muscles puissants. Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008.
Nous ne songeons nullement à stocker des kilos de farine, de riz ou de sucre.

Deux nouvelles locutrices surgissent:

– Parfois, tu te renseignes sur les survivalistes. Ils enterrent des caisses avec des vivres, de l’eau en bouteille… Ils emballent tout dans des plastiques. Ils apprennent à poser des pièges à gibier et à reconnaître les plantes comestibles. Les survivalistes… ça te fascine.

– Et parfois tu repenses à la manière dont ta mère dit «c’est un homme», à ce qu’il t’arrive de ressentir lorsque tu entends derrière toi des pas la nuit dans une rue et tu te demandes: les idées d’égalité, les idées de tolérance et d’ouverture, ne peut-on les concevoir, les entretenir qu’en tant de paix?

Retour au monologue principal:

Saviez-vous que les adolescents d’aujourd’hui ont développé dans le crâne une zone surdimensionnée, celle consacrée au maniement du pouce?
Si si, à cause des Smartphone.
Je regarde ma fille… je n’arrive pas tellement à faire le lien. A penser: c’était l’Europe. C’est à la mère de ma mère que c’est arrivé. L’inflation, le kilo de pain à cent mille Mark. Perdre son mari sauté sur une mine au front russe. Elever deux petites filles, compter chaque œuf, chaque pomme de terre.
Moi? Je griffonne sur la liste des courses et je pousse mon caddy, je pousse mon caddy4Les lieux où s’exposait la marchandise étaient de plus en plus grands, beaux, colorés, méticuleusement nettoyés, contrastant avec la désolation des stations de métro, la Poste et les lycées publics, renaissant chaque matin dans la splendeur et l’abondance du premier jour de l’Eden. À raison d’un pot par jour, un an n’aurait pas suffi à essayer toutes les sortes de yaourts et de desserts lactés. Ibid
Entre deux, je m’interroge sur l’éventualité d’une pénurie, d’une inflation, sur nos chances de s’en sortir. Et je regarde son pouce, celui d’une jeune fille remuer sur l’écran.

Extrait de Pièces de guerre en Suisse, (théâtre, inédit)

«Tu es la sœur que je choisis»

Alors que les discriminations sociales que subissent les femmes seront dénoncées le 14 juin prochain lors d’une grève féministe dans toute la Suisse, des écrivaines et illustratrices romandes s’emparent du sujet sous forme littéraire et artistique. Récits, poèmes, théâtre, leurs textes expriment des sensibilités différentes. Jusqu’en juin,

Le Courrier publie une fois par mois une sélection de ces contributions. Toutes seront réunies dans le recueil Tu es la sœur que je choisis, à paraître fin août en coédition avec les Editions d’en bas.

 

Notes   [ + ]

1. Attends-tu que le tube de dentifrice soit vide pour en racheter un autre ou négocies-tu la transition du vide au plein par la présence dans le tiroir de la salle de bain d’un tube neuf? Idem pour la mayonnaise, le papier de toilette, etc.? Odile Cornuz, Pourquoi veux-tu que ça rime?, Ed. d’autre part, 2014.
2. Dans les rues d’Alep, une femme vêtue et voilée de noir traverse la rue au bras d’un homme en élégant manteau clair. Le couple se regarde, sourit légèrement. Ils ont l’air heureux.
Quelque chose marque Alice dans cette image. Peut-être ce bonheur, peut-être cet interminable débat européen sur le voile qu’elle comprend de moins en moins. Dans les rues de Damas ou d’Alep, elle croise de très belles femmes, moulées dans des jeans et des bottes à talons impressionnants. Certaines sont voilées, d’autres non, et parfois le voile épouse si parfaitement la forme de la tête qu’il crée un cocon envoûtant, écrin d’un visage au maquillage impeccable. En réalité toutes les nuances du voile existent et ne correspondent en rien à celles de la séduction. Ces citadines syriennes voilées sont d’une féminité débordante et revendicatrice, alors que d’autres, cheveux au vent, semblent se négliger ou vouloir neutraliser leur corps. Aude Seigne, Les Neiges de Damas, Zoé, 2015.
3. L’ordre marchand se resserrait, imposait son rythme haletant. Les achats munis d’un code-barres passaient avec une célérité accrue du plateau roulant au charriot dans un bip discret escamotant le coût de la transaction en une seconde. (…) Le centre commercial, avec son hypermarché et ses galeries de magasins, devenait le lieu principal de l’existence, celui de la contemplation inépuisable des objets, de la jouissance calme, sans violence, protégée par des vigiles aux muscles puissants. Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008.
4. Les lieux où s’exposait la marchandise étaient de plus en plus grands, beaux, colorés, méticuleusement nettoyés, contrastant avec la désolation des stations de métro, la Poste et les lycées publics, renaissant chaque matin dans la splendeur et l’abondance du premier jour de l’Eden. À raison d’un pot par jour, un an n’aurait pas suffi à essayer toutes les sortes de yaourts et de desserts lactés. Ibid
Antoinette Rychner

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«Tu es la sœur que je choisis»

mardi 27 août 2019
Alors que les discriminations sociales que subissent les femmes seront dénoncées le 14 juin prochain lors d’une grève féministe dans toute la Suisse, des écrivaines et illustratrices de Suisse romande...

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