Musique

Les cuisines secrètes du beat genevois

Ils n’ont comme point commun que d’être là au même moment dans la même ville. Une vingtaine de laborantins des grooves ont contribué anonymement à un album éclectique et savoureux, fêté par une expo à la Halle Nord.
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Les cuisines secrètes du beat genevois
L'un des participants au vernissage de VAG en avril dernier à l'Usine. RAHIL ANWAR
Disque

C’est le fruit d’un trip liant une poignée de têtes chercheuses en orbite autour du label Bongo Joe et du magasin de vinyles éponyme. L’album Various Artists Genève (VAG) concentre les errances sonores d’un vaste panel issu de la scène souterraine genevoise. Plaçant musiciens de tous bords, amateurs et bidouilleurs compulsifs sur un pied d’égalité, et sous le sceau de l’anonymat, le projet essentiellement instrumental s’apparente à un concourt d’exhibitionnisme dans lequel chacun-e se déleste de son étiquette artistique pour défaire son imper et brandir le fruit d’explorations inachevées, voire inavouées.

A la clé, une compilation DIY (do it yourself) hors catégories, brodée dans le secret d’une chambre, qui se dévoile comme une plongée dans l’intimité d’un biotope en pleine ébullition. Triturant le son avec une frénésie propre à une séance masturbatoire sous couette, le résultat se révèle exaltant. Haletant, même: une série de one-shots électroniques, compilant 22 inconnu-e-s et autant de plages numérotées, laissent l’oreille surfer de l’ambient à la proto G-funk en rebondissant sur la drunkwave, la captagon pop et la comptine à l’huile de vidange. Une bouillabaisse qui, dans le plus pur esprit brouillon et laborantin des années squats, fait honneur au renouveau sonore local.

De l’avant-scène…

L’an 2018 voyait le label Bongo Joe et la Genevoise Aïsha Devi (du label Danse Noire) catapultés parmi le top 20 des meilleures sorties sur la plateforme Bandcamp. En parallèle, le duo Cyril Cyril signait une percée au sein du célèbre label parisien Born Bad, tandis que l’hyper-activisme de Colors Records (Slimka, Di-Meh, Makala) consacrait Genève au centre de la «map» hip hop. Et les soudards du collectif Toucankhamon hissaient la bannière de Calvin dans la constellation des musiques orientales, trap et baile funk. Autant de faits marquant le bouillonnement d’une ville dont l’album VAG (Various Artists Genève) dévoile aujourd’hui l’arrière-cuisine. Produit artisanalement par une poignée de phalangistes anonymes et sans label, le projet reflète la diversité d’une scène qui peine toujours à être vue et entendue.

Célébré d’abord à Genève, lors du festival Face Z, fin 2018, puis au rez de l’Usine et enfin au Bourg de Lausanne en avril dernier, les vernissages successifs affichaient à chaque fois la même densité magmatique, tant au niveau des artistes représentés que du public et de l’atmosphère. Au détour d’un entracte, l’un des instigateurs exulte: «Les producteurs du coin, même reconnus, restent encore largement sous-cotés, voire invisibles. Et s’ils émergent, c’est pour le plus souvent rester cantonnés aux premières parties de groupes et DJ internationaux. Avec ces vernissages, on renverse la vapeur. Et à voir l’enthousiasme que cela suscite, on se dit qu’on n’est pas les seuls à le penser.»

De fait, à l’heure de l’hyper-communication et des réseaux sociaux, quand certains lieux réputés «underground» s’affrontent à coups de têtes d’affiche internationales et de teasers léchés, VAG a l’audace d’opposer un album 100% local dans lequel des musiciens et amateurs du cru apposent des compositions ficelées au gré de mois de recherche, de borborygmes post-afters ou de circonvolutions existentielles du dimanche. «En officiant chez Bongo Joe, on s’est rendu compte au fil des rencontres que Genève était un véritable vivier éclaté, dans lequel chacun composait dans son coin sans oser partager le rendu. Certains par manque de confiance, d’autres par peur de casser leur filiation artistique. Pour nous, il était évident qu’on ne pouvait pas laisser s’évaporer ça, on a donc lancé la bouteille à la mer en promettant aux participants tout le confort de l’anonymat.»

…à l’arrière-cuisine…

Répondant à l’appel depuis leurs studios improvisés, les musiciens composent, enregistrent et rappliquent. «Ça a très vite commencé à affluer, certains nous envoyaient leurs sons directement en signant depuis leurs adresses email, d’autres en créaient spécialement une pour ne pas être identifiés.» Du côté des instigateurs, même mode opératoire: pour ne pas biaiser l’oreille lors des sessions d’écoutes préparatoires, la totalité des artistes se voient assigner un numéro. «Après coup, on était sidérés de constater à quel point certains musiciens étaient complets dans des registres à l’attrait insoupçonné», souligne un co-instigateur du projet qui préfère rester anonyme.

A ces deux raisons fondant le penchant du collectif pour l’anonymat, un autre membre fournit son explication: «C’est la meilleure façon qu’on ait trouvée pour une exploration sans frontière de genre musical et sans calcul d’appartenance, sinon celui d’être là au même moment dans la même ville.» Un anonymat qui peut sembler relatif lors des soirées de vernissages dans lesquels s’enchaînent les artistes. «On essaie de tout miser sur la machine à fumée pour brouiller les visages, mais là, elle est à deux doigts de clapser», ironise un des affiliés, tandis qu’un autre reprend: «Les personnes et les groupes que nous convions illustrent l’esprit du projet dans son ensemble. Ils sont tous du coin, certains figurent dans l’album et d’autres le seront prochainement.» Parmi eux, citons le groupe de dub éthiopique Amami, Ethio 440, Burning Spaggia et Viscardi & Alano Santo.

…en passant par l’oreille

Synthétiseurs analogiques, boîtes à rythme, séquenceurs et autres instruments amplifiés, l’écoute dévoile un flot de lives électroniques à la fois homogène et décomplexé. Il s’en dégage un esprit second degré, faussement désinvolte mais bougrement postmoderne, pour lequel on est tenté de décerner une mention spéciale à la comptine abrasive de l’artiste 14. A califourchon entre la synthwave brouillonne, le post-punk et la variet’core, le rendu nage dans une bassine d’autodérision, un délire s’inscrivant tout droit dans la lignée d’Indian Red Heads, Linge Records, Scarlatine ou TGondar qui retourne aujourd’hui l’ensemble des caves franco-belges.

Au final, plus 500 vinyles seront produits au fur et à mesure des événements pour être injectés dans le réseau de disquaires indépendants que constituent Sounds, Dig It, Bongo Joe, Urgence Disk à Genève, YouDooRight et Bel Air Records à Lausanne ainsi que Shils et Hum Records à Zurich. Pour la suite de l’épopée, après une carte blanche confiée à VAG le 9 juin dernier à la Rote Fabrik, à Zurich, dans le cadre du Rhizom Festival, retour à Genève ce week-end pour une exposition collective et performative dans les murs de Halle Nord. On y fabriquera sa propre pochette en illustrant un support vierge (matériel fourni sur place ou à apporter avec soi) et les platines seront ouvertes à tout DJ muni de disques ou d’une clé USB.

VAG, exposition participative du 14 au 16 juin (vernissage vendredi 14 à 18h) à la Halle Nord, 1 place de l’Ile, Genève. Infos: halle-nord.ch

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