Biotope

Biotope
Albertine est née à Genève, où elle enseigne à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD). Avec son mari, l’écrivain Germano Zullo, elle a signé une vingtaine d’albums jeunesse aux Editions La Joie de lire, des livres érotiques aux Editions Humus, et des films d’animation. Lauréate de nombreux prix, elle a participé à plusieurs expositions en Suisse et à l’étranger.

En ce moment je lis des livres sur les chimpanzés. Ils m’aident à adoucir mon sentiment sur le genre. A ton âge, ma fille, je portais une minijupe en simili cuir rouge pour sortir en boîte. Les femelles chimpanzé ont le cul qui rosit quand il s’agit de trouver un partenaire pour se reproduire. Je devais être particulièrement en lien avec ma part instinctive. Toi tu ne portes pas de mini-jupe en simili cuir, seulement des pantalons. Des vrais. Pas ceux qui ont tout du faux collant. Je suis sûre que tu as trouvé un moyen tout aussi efficace pour montrer que tu es fertile. Je n’ai pas forcément besoin de savoir lequel. Tu as peut-être déjà pu constater que tu as le choix entre des hommes de tous les âges. Ne t’étonne pas si certains te semblent très âgés. Pour eux, l’offre est plus limitée puisqu’ils cherchent avant tout la fraicheur de l’ovule. Ils sont nombreux et doivent en sus gérer des questions de domination entre pairs qui leur compliquent la vie. Parmi cette offre bigarrée, tu choisiras ceux qui te sembleront être le mieux à même de perpétuer tes gênes, que ce soit par leur physique, leur statut social ou leur esprit.

L’auteure

La Genevoise Laurence Boissier a suivi une formation artistique, notamment à la HEAD. Auteure de textes brefs traversés par un humour qui joue des décalages, elle a reçu un Prix suisse de littérature en 2017 pour Rentrée des classes (Ed. art&fiction).

Si la vie de femme adulte est une expédition, je pense pouvoir dire qu’elle propose plusieurs types de biotopes. Moi, j’évolue dans ce qui ressemble à une savane. Toi tu viens juste d’entrer dans la jungle. Les pieds dans l’humus, tu progresses entre des arbres alourdis par des guirlandes de lianes. L’humidité se condense sur des feuilles d’un vert brillant pendant que des fleurs luxuriantes se tournent vers toi et exhalent leur parfum. Tu te fraies un passage. Tu continues de grandir. En quelques décennies, ta tête atteint presque la canopée. De temps à autres, à la faveur d’une brèche dans le mur végétal, il t’arrive d’apercevoir au loin une ligne allongée qu’on appelle l’horizon. La forêt s’éclaircit. Tu laisses derrière toi ce vaste fouillis. Tu émerges pour faire face à la grande plaine ouverte. Il y a moins d’arbres, mais tu les vois mieux. Tu peux reposer ton regard sur la ligne d’horizon. Et plus tu avances vers elle, plus tu te rends compte qu’il y a toujours quelque chose après. Comment je le sais? En fait, je ne le sais pas.

Tu me dis que, contrairement à nos ancêtres primates, la reproduction sexuée n’est pas ton objectif ultime, ni celui d’ailleurs des hommes que tu rencontres. Tu me dis que notre cerveau primitif a largement été maîtrisé par des millions d’années d’évolution. Je n’en suis pas si sûre, vois-tu. Je lis des livres sur les chimpanzés. Tu me dis que je devrais arrêter de lire des livres sur les chimpanzés. Ne t’inquiète pas, je n’ai pas perdu tout sens de la mesure. Je vois bien la différence entre la jeune Jane Goodall, avec sa veste à poches, sa tente, sa machine à écrire, son trafic de bananes, et les chimpanzés de la forêt tanzanienne qu’elle est allée observer. Maintenant c’est à mon tour d’observer comment tu évolues dans ta verdure.

Tu me dis que toi aussi tu sais des choses sur les animaux. Par exemple, quand des bouquetins doivent négocier un passage délicat sur un versant abrupt, ils envoient une femelle stérile prendre la tête de la harde. Si une roche se décroche sous elle, la perte sera moins grande et les autres seront prévenus de trouver un autre chemin. Tu me dis de faire attention aux précipices. Mais où vas-tu donc chercher des comparaisons pareilles, ma chérie?

Poèmes

Ils ont fait de moi un trou
Comme une terre béante
Et ils ont usé de moi
Comme on use de sa force
Ils ont liquidé ma tête
Pour ne garder que mon ventre
Et ils m’ont tous enfilée
Par devant et par derrière

Ils ont tous tiré leurs coups
Comme on tire sa misère
Quand mon sang les a souillés
Ils en furent dégoûtés
Et quand mon ventre fut rond
Ils ne m’ont plus désirée
Et quand je fus accouchée
Ils ont parlé de cloaque

Quand un jour j’ai joui
Ils en furent dégoûtés
Ils m’ont traitée de salope
De garce et d’hystérique
Alors ils m’ont dégradée
Comme pour puiser leur force
Et ils m’ont traitée de pute
En m’accusant de leurs vices

Comme on prend tous les pouvoirs
Ils ont fait de moi un vide
Mais ils y ont mis des dents
En hurlant que je les castre
Ils ont fait de moi un trou
Comme une terre béante
Et ils ont usé de moi
Comme on use de sa force.

* * *

A 12 ans à l’école j’ai écris une rédaction. Le sujet était «Ma maman».
Je réclamais le droit de vote pour toi maman.
J’étais en colère: papa votait et pas toi. C’était incompréhensible pour moi, une telle injustice, tu avais 40 ans.
Je précisais que si nous obtenions le droit de vote, je faisais le serment de ne jamais voter communiste.
Tu avais 40 ans maman et tu ne pouvais pas voter. Tu as obtenu le droit de vote sur le plan fédéral tu avais 51 ans.
A 40 ans tu n’avais pas le droit d’avorter légalement.
Tu as obtenu ce libre choix tu avais ­
82­ ans.
À 40 ans tu n’avais jamais eu droit à un congé maternité.
Quand nous l’avons enfin obtenu le 1er juillet 2005, après un siècle de luttes, tu étais morte depuis un an déjà.
A 40 ans tu ne pouvais pas ouvrir un compte en banque, choisir une profession sans le consentement de ton mari, tu ne pouvais pas garder ton nom de jeune fille en te mariant.
Tu as obtenu que le principe de l’égalité des sexes soit inscrit dans la constitution tu avais 61 ans.
A 40 ans c’est ton mari qui décidait du domicile conjugal, c’est lui qui avait la puissance parentale.
Tu as 78 ans quand le nouveau droit matrimonial entre en vigueur.
A 40 ans ton statut juridique d’épouse par rapport à la fortune du ménage était le même que celui d’une enfant mineure.
Maman, toi, toutes les femmes vous étiez des mineures!

YVETTE THÉRAULAZ


L’AUTEURE Comédienne, chanteuse, pianiste, Yvette Théraulaz s’est illustrée aussi bien au théâtre qu’au cinéma. Ses spectacles musicaux l’ont menée sur les scènes francophones d’Europe et du Québec. Elle a reçu en 2013 l’Anneau Hans Reinhart, la plus haute distinction théâtrale nationale attribué à un artiste suisse.

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Laurence Boissier

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lundi 10 juin 2019
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