Chroniques

Vive la Commune, merde, quoi…

L'Impoligraphe

Dis Tonton, c’est quand les élections municipales, à Genève?
– Ben, au printemps 2020, pourquoi?
– Parce que déjà ça se presse au portillon pour le Conseil administratif de la Ville: deux candidates à la candidature PDC pour remplacer Guillaume Barazzone, un candidat déjà désigné par le PLR pour piquer le siège du PDC, quatre candidates à la candidature PS pour succéder à Sandrine Salerno, un Sami pour un Kanaan, et chez les Verts autant de candidates et de candidats à la candidature que dans tous les autres partis additionnés… On croyait qu’à Genève la commune était la parente pauvre de la République? On se trompait: elle attire, elle titille, elle passionne…
– Ouais, et c’est très bien comme ça: après tout, n’étant ni productrice de lois ni détentrice d’un réel pouvoir de contrainte, elle est vouée à assurer des prestations, à distribuer des moyens, à remplir des tâches utiles, bref, à «passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses» comme le voulaient nos grands anciens.

La majorité de la population humaine de notre modeste planète vit dans les villes. Et ce sont dans les villes que se posent les problèmes les plus graves, de la pollution au déséquilibre démographique, de la crise des ressources financières au gaspillage énergétique, des inégalités sociales à celles de l’accès aux droits politiques. Seule la crise migratoire semble échapper à cette règle – non que l’immigration déserte les villes mais, au contraire, parce que les villes, depuis toujours, l’absorbent. L’humanité est urbaine? Reste à constituer les villes, ensemble, comme un pouvoir capable, par exemple, de réaliser les objectifs de la COP 21 (et des COP suivantes) lorsque les Etats y rechignent, s’en révèlent incapables ou les refusent, et de concrétiser les grands principes des grandes déclamations internationales sur les droits humains, d’expérimenter des projets réellement novateurs (voire révolutionnaires) comme le revenu minimum, et d’atteindre des objectifs essentiels comme les libérer de la circulation automobile, assurer le droit à un logement de qualité à des prix abordables, développer l’offre culturelle, soutenir le mouvement associatif.

«Comme (le peuple) possède une grande dose d’instinct pratique, il se trompe rarement dans les élections communales, par exemple. Il connaît plus ou moins les affaires de sa commune, il s’y intéresse beaucoup, et il sait choisir dans son sein les hommes 1Au temps où écrit Bakounine, les femmes n’avaient, évidemment, pas encore le droit de vote. les plus capables de les bien conduire. Dans ces affaires, le contrôle lui-même est possible, puisqu’elles se font sous les yeux des électeurs, et touchent aux intérêts les plus intimes de leur existence quotidienne. C’est pourquoi les élections communales sont toujours et partout les meilleures, les plus réellement conformes aux sentiments, aux intérêts, à la volonté populaires», écrivait Bakounine il y a à peine un siècle et demi… Et le politologue Andreas Ladner confirme, aujourd’hui: «Les habitants ont le sentiment (que la commune) est LEUR commune. (…) Les habitants sont comme les actionnaires de leur commune.» On aurait préféré le mot «citoyens» au mot «actionnaires», mais on attribuera cette faute de goût rhétorique du politologue à la malice mercantile et libérale (pardonnez le pléonasme) des temps. Cette malice n’est cependant pas tout: le «municipalisme» libertaire, redécouvert par l’altermondialisme, reprend du poil de la bête à la faveur du défi environnemental: «A nous la ville!», proclame le philosophe québecois Jonathan Durand Folco, qui propose un «traité de municipalisme» (à l’usage pas seulement des jeunes générations): «La ville offre aux gens l’opportunité de retrouver un pouvoir d’agir sur leur vie.» E

t, a contrario, le Britannique Rob Hopkins observe, comme Bakounine il y a cent cinquante ans que «plus vous montez dans la hiérarchie du pouvoir et des institutions de l’Etat, plus l’imagination s’évapore». Le syndicaliste révolutionnaire allemand Karl Roches écrit en 1919, deux ans après la prise du pouvoir d’Etat par les bolchéviks: «Nous rejetons l’Etat parce qu’il ne convient pas au socialisme. Nous acceptons la Commune parce qu’elle donne aux travailleurs la possibilité de se gouverner.» Par définition, la commune est le service public en actes: n’étant pas fauteuse de lois, sa seule réalité politique est celle de la mise à disposition de services, de la concrétisation de droits fondamentaux. La commune est le service public, parce qu’elle n’est rien d’autre – sauf à se nier en tant que commune. Changer le monde réel sans prendre le pouvoir, mais en multipliant les lieux, les espaces, les réseaux, les moyens permettant à chacune et chacun, à toutes et tous, de s’autodéterminer, cela se résume depuis bientôt cent cinquante ans en trois mots qui font slogan: Vive la Commune!

Ce «municipalisme» ne doit rien à un fétichisme historique ou à un chauvinisme local: il défend la Commune d’abord pour cette raison évidente que la conquête de compétences et de pouvoirs par les communes, et surtout par les villes, est une condition de la rénovation de la démocratie, de son élargissement, de son enrichissement et du renforcement de la capacité de la collectivité publique à présenter une alternative à la mercantilisation galopante de tous les rapports sociaux. Par définition, la commune est la négation du repli sur soi, et les moyens dont elle dispose doivent contribuer à faire de la solidarité autre chose qu’une référence métaphysique. Ces moyens sont de deux ordres: institutionnels et financiers. Institutionnels, parce qu’il s’agit des compétences dont elle dispose (ou devrait disposer). Et financiers: les prestations à la population ont un coût. Il leur faut des budgets. A ces budgets, il faut des ressources. Mais quand ces ressources sont réduites par une politique fiscale comme celle que nous propose le 19 mai le parlement cantonal, on fait quoi? On réduit quelles prestations? Les jetons de présence des conseillers municipaux? Non, là, on rigole…

*Conseiller municipal carrément socialiste en Ville de Genève.

Notes   [ + ]

1. Au temps où écrit Bakounine, les femmes n’avaient, évidemment, pas encore le droit de vote.
Opinions Chroniques Pascal Holenweg L'Impoligraphe

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lundi 8 janvier 2018

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