Lecteurs

Un écrivain majeur

Anne Louis rend hommage à l’écrivain israélien Amos Oz qui s’est éteint le vendredi 28 décembre à l’âge de 79 ans.
Décès

Alors que nous apprenons la mort d’Amos Oz, ces mots de Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature 2010, me reviennent en mémoire: «Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus. Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie.»

Lire Amos Oz, c’est d’abord renouer avec ce qui fut le creuset de son œuvre, une Jérusalem disparue, «extraordinairement civilisée», alors sous mandat britannique, au cœur de Kerem Avraham, ce quartier où «en hiver, à la tombée de la nuit, (…) règne dans les cours et la rue un silence si vaste et sombre que l’on perçoit le murmure des nuages». C’est là, dans une maison «creusée dans le roc à flanc de colline, une colline massive, renfermée et taciturne», que grandit celui qui s’appelait encore Amos Klausner et qui confiera plus tard, avec cet humour dont il ne se départit jamais, qu’enfant il espérait «devenir un livre». «Pas un écrivain, un livre: les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère, au fond d’un rayonnage dans une bibliothèque perdue à Reykjavik, Valladolid ou Vancouver.»

Rompant avec le cercle familial, largement composé d’intellectuels immigrants de Russie et de Pologne – dont certains, véritables érudits à l’instar de son père et de son grand-oncle Joseph Klausner –, le jeune Amos entre au kibboutz à 15 ans, deux ans après le suicide de sa mère, et choisit de changer de nom. Désormais Eretz-Israël cesse d’être un mythe, cette «contrée lointaine» qui avait nourri son imaginaire d’enfant solitaire et rêveur, ce «quelque part par-delà les montagnes, [où] vivait une espèce nouvelle de héros juifs, une race hâlée, vigoureuse, taciturne et efficace, l’antithèse du juif de la Diaspora, sans aucune ressemblance avec les habitants de Kerem Avraham».

Le voilà, du moins le croit-il, «débarrassé une fois pour toutes des bibliothèques, de l’érudition et de l’appareil critique» ainsi qu’il l’écrira plus tard avec l’autodérision qui le caractérise dans Une histoire d’amour et de ténèbres. Mais sa passion des mots et de la langue hébraïque est plus forte que tout, l’écriture le rattrape et ne le lâchera pas. Comme il l’a dit sur les ondes de France Inter, lors de la parution en français de son dernier roman, Judas, «je dois absolument écrire. Je ne peux pas ne pas écrire. J’écris dans ma tête. J’écris sans cesse». Membre du kibboutz Houlda pendant plus de vingt-cinq ans, Amos Oz deviendra un grand écrivain.

Le questionnement autour de l’existence de l’Etat d’Israël et l’amour indéfectible qu’il voue à son pays sont au cœur de son œuvre. Lui qui avait participé à la guerre des Six-Jours et à celle de Kippour était devenu un combattant pour la paix, cofondateur du mouvement Shalom archav (La Paix maintenant), partisan de la fin de l’occupation israélienne et d’une «solution à deux Etats». Il est mort sans avoir vu cette réconciliation pour laquelle il œuvrait.

Il n’est pas nécessaire de rappeler ici tous les prix prestigieux qui lui ont été décernés au plan national et international, d’autres l’ont fait. Reste que durant un demi-siècle, de Ailleurs, peut-être à l’ultime chef d’œuvre, Judas, où il pose la question cruciale de savoir «quelle est la frontière entre traîtrise et fidélité», ses livres nous auront accompagnés, bouleversés, éclairés.

Ecrivain majeur et conscience de son temps, Amos Oz était, ainsi qu’en témoigne David Grossman, «un homme qui avait de la grandeur. On le ressentait dans sa générosité, dans sa chaleur, dans sa sagesse. On s’asseyait avec lui et tout d’un coup on voyait le monde un peu différemment.»

Sa clairvoyance, son humanisme, son courage et son humour vont nous manquer.

En profond hommage,

Anne Louis, Genève

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