Agora

Un film qui donne à réfléchir

Juan Petschen revient sur le long-métrage d’Antoine Russbach, Ceux qui travaillent, à (re)voir mardi soir aux Cinémas du Grütli, à Genève.
Cinéma

Ceux qui travaillent, film sélectionné au Festival de Locarno 2018, et premier long-métrage du réalisateur genevois Antoine Russbach.1Lire également l’interview d’Antoine Russbach par M. Loewer, «Créature capitaliste», Le Courrier, 19 octobre 2018. Fortement soutenu par le travail impeccable de l’acteur Olivier Gourmet, ce film est passionnant à plusieurs titres, mais sa valeur primordiale, me semble être celle de la visibilité sans ombre du potentiel d’inhumanité qui se cache dans le sous-sol du monde que nous avons construit. En effet, au fil d’une histoire lestée d’un réalisme très actuel où la banalité d’une vie de famille bourgeoise apparemment normale accouche d’un crime hors programme que personne n’avait souhaité, Antoine Russbach, nous fait toucher par la force des images l’inhumanité sous-jacente au mode de fonctionnement de l’économie de libre marché globalisé qui, presque à notre insu, s’est emparé du monde. Ce fonctionnement n’est autre que celui même où repose notre société de consommation basée sur la culture de la primauté de l’image et du paraître, du pouvoir et de l’avoir, au détriment des valeurs humaines nécessaires au bonheur personnel et collectif.

L’intelligence du film se mesure aussi aux jeux de métaphores riches en significations implicites mais pertinentes: la douche insistante faisant évoquer la nécessité de laver une culpabilité inconsciente; une même somme d’argent (120 000 francs) qui tue autant qu’elle permet de sauver; un mendiant ivrogne qui terrorise un enfant pour lui offrir ensuite le bonheur de partager une nourriture interdite par les normes imposées sans amour dans une famille qui n’en a pas, car toute la place est donnée au devoir de produire…

De par sa construction, sans préjugés partisans, le film d’Antoine Russbach conduit le spectateur vers une vision du monde actuel où nous sommes tous concernés. Notamment il évite la simplification réductrice qui fait des riches les seuls responsables de ce système propre au capitalisme libéral globalisé qui fonctionne de sa propre dynamique, sans contrôle de personne. En effet son pouvoir de machine fait du riche et puissant protagoniste, père de famille respecté, un meurtrier et une victime assujettie à ce même système qui l’avait promu au rang des puissants avant d’en faire son déchet sans valeur. Car il s’agit bien d’un système qui dépossède l’homme de l’humain en lui pour en faire la pièce minuscule d’un engrainage tout puissant, obligée à tourner dans le sens dicté par les lois du fonctionnement de cette créature du capitalisme global que nous appelons société de consommation – un euphémisme, pour pas dire société obligée à produire et à consommer pour pouvoir subsister. Une société où il faut être gagnant et possédant pour se sentir vivant et pour croire en sa valeur. Un système qui de plus en plus nous impose l’impératif de devoir se vendre au diable pour garder le poste et, pire encore, de devoir écraser son semblable pour éviter de se faire écraser.

Un très beau film à voir et à réfléchir.

Notes   [ + ]

1. Lire également l’interview d’Antoine Russbach par M. Loewer, «Créature capitaliste», Le Courrier, 19 octobre 2018.

L’auteur de cette agora vient de Genève.

Ma. 11 décembre, 20h30 aux Cinémas du Grütli, rue du Général-Dufour 16, dans le cadre du Ciné-club de l’Université ouvrière de Genève.

Opinions Agora Juan Petschen Cinéma

Connexion