Musique

Elles font pulser les basses

Feminine Hi-Fi encourage la participation des femmes à la culture reggae/dub. Le collectif de São Paulo prend le contrôle du soundsystem du Zoo, vendredi, à Genève.
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Elles font pulser les basses
L’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil fait craindre à la chanteuse ­Laylah Arruda (au micro ­ci-contre) une légitimation des violences contre les ­minorités. DR
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Poser un soundsystem dans la rue ou sur une place dans une favela de São Paulo est bien plus qu’une fête de quartier: un acte fédérateur fort, jamais sans risques dans cette mégalopole de 12 millions d’habitants aux immenses disparités sociales, où la violence policière s’abat sans prévenir pour des motifs ­arbitraires. Feminine Hi-Fi réunit quatre ­passionnées de basses fréquences jamaïcaines, qui militent pour l’intégration et la participation des femmes dans l’univers ultra masculin des soundsystems, ces sonos mobiles qui ont fait danser les ghettos de Kingston dès les années 1940 et ont essaimé dans le monde entier.

Feminine Hi-Fi est à l’affiche, vendredi au Zoo de l’Usine, d’une ­soirée «Ladies at the Control» qui met à l’honneur les femmes dans le ­milieu ­reggae/dub. ­Affiche complétée par la chanteuse ­britannique Soom T, qui ­navigue entre soul-pop, rap et ragga, et le crew ­parisien Sanga Mama Africa.

Notre interview téléphonique avec Laylah Arruda, voix du quatuor brésilien qui comprend aussi Lovesteady, I-Pisces et Lys Ventura, a pris un peu de retard. Il semble que la soirée de la veille dans un club berlinois se soit prolongée tard. Le coup d’envoi d’une première tournée sur sol européen et hors du Brésil: «L’ambiance était incroyable, on a chanté et dansé toute la nuit, rencontré et échangé avec énormément de monde.» C’est dans un festival brésilien que Feminine Hi-Fi a croisé Rico du soundsystem franco-­genevois O.B.F., organisateur des soirées Dubquake à l’Usine. En sympathisant, des idées de tournée en Europe ont surgi.

Remède aux maux

«Notre art doit servir à faire tomber les frontières, insiste Laylah Arruda. La culture du soundsystem est par essence collective, elle lie les compétences de ceux qui construisent de leurs mains les sonos au savoir-faire des sélectionneuses des morceaux diffusés et du chant – mon rôle (appelé «singjay», contraction de singer et deejay, ndlr). Nous ne jouons jamais sur une scène mais au même plan que le ­public, à ses côtés. L’égalité, l’amour et le partage des ­expériences quotidiennes sont les remèdes aux maux qui rongent nos sociétés.»

Feminine Hi-Fi travaille à l’empowerment, la promotion des femmes à tous les niveaux de la culture du soundsystem. Performances publiques, ateliers, projections de documentaires et débats ont déjà permis de faire évoluer les mentalités. «Il y a une véritable explosion de la culture reggae/dub au Brésil depuis trois ans. Disposer de modèles féminins peut inspirer des jeunes femmes qui n’oseraient pas sinon s’imaginer DJ ou chanteuse. L’influence est aussi positive sur le comportement des hommes, qui se montrent plus respectueux.»

Inutile de dire que la tâche, déjà ardue, se complique avec l’ascension au sommet de l’Etat du réactionnaire Jair Bolsonaro, ouvertement misogyne, homophobe et raciste. Un choc à peine encaissé par les activistes brésiliennes. «C’est une honte d’avoir ce fasciste à la tête du pays. Son discours légitime les violences qui vont encore augmenter envers les femmes, les Noirs et les minorités LGBT. Depuis notre arrivée en Europe, nos amis nous rapportent des exactions quotidiennes. Avant de partir, nous avons participé à un festival en plein air qui a subi une ­brutale descente de police, soi-disant pour arrêter les auteurs de pixos.» Ces tags souvent contestataires, typiques des ghettos urbains de São Paulo, sont apparus dans les années 1980 durant la transition démocratique post-dictature militaire. Irruption dans l’espace public de la parole des sans-voix.

Modèles féminins

Le réseau des SESC, centres culturels ­autonomes présents dans les Etats brésiliens et financés par l’impôt, subit d’ores et déjà l’offensive du nouveau gouvernement. «Cela va affecter des programmes éducatifs et artistiques vitaux, de même que ma subsistance en tant que chanteuse», s’alarme Laylah Arruda.

La voix de Feminine Hi-Fi se déploie aussi sur des mélodies reggae traditionnelles sous le pseudonyme Lioness Laylah – on trouve sur internet un hymne aux quilombos, ces communautés d’esclaves affranchis des XVIe et XVIIe siècles qui nourrissent l’imaginaire rebelle du Brésil. «Je chante depuis que j’ai 12 ans. J’ai admiré Bob Marley avant de découvrir les femmes du reggae, Judy Mowatt, Sister Nancy ou Sonia Pottinger, première femme à diriger une maison de disques en Jamaïque (dès les années 1960, ndlr). Et bien sûr d’autres figures fortes et engagées comme Nina Simone.»

Feminine Hi-Fi surfe sur la vibe en pro­duisant les talents qui émergent au Brésil et en établissant des liens avec ses alter ego à travers le monde. «On a hâte de jouer sur le soundsystem d’O.B.F. et de retrouver nos sœurs Soon T et Sanga Mama Africa. Je ne dis pas ça contre les mecs! Ils sont les bienvenus (éclat de rire)

 

Je 8 novembre, 22h, Le Poulpe, Reignier (Haute-­Savoie). Ve 9 au Zoo de l’Usine, dès 23h, soirée Dubquake «Ladies at the Control». Rens: lezoo.ch

Culture Musique Roderic Mounir Égalité

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