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D’où vient le régime «ortéguiste»?

Eric Toussaint, connu pour ses analyses pointues sur l’endettement des Etats et du néolibéralisme, a réalisé une douzaine de séjours au Nicaragua et dans le reste de l’Amérique centrale entre 1984 et 1992. Il a participé à l’organisation de brigades de travail volontaire se rendant au Nicaragua dans les années 1985-1989. En 1990, il a participé à la fondation du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes. Il revient sur l’historique qui a mené à la situation actuelle.
D’où vient le régime «ortéguiste»?
En 1996, Daniel Oortega posait devant le portrait de Augusto Sandino, leader historique de la guerilla nicaraguayenne. KEYSTONE
Nicaragua

La répression exercée par le régime à l’encontre de ceux et celles qui protestent dans la rue contre ses politiques néolibérales brutales constitue une des raisons qui amènent différents mouvements sociaux à la condamnation du régime du président Daniel Ortega et de la vice-présidente Rosario Murillo. On a de multiples raisons supplémentaires de dénoncer ce régime et la politique qu’il mène. Pour comprendre cela, il est nécessaire de résumer ce qui s’est passé depuis 1979.

Une authentique révolution en 1979

Le 19 juillet 1979, une authentique révolution populaire a triomphé au Nicaragua et a mis fin au régime de la dynastie dictatoriale des Somoza. Le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) a joué un rôle fondamental dans la victoire grâce à son rôle dans la lutte armée, à ses initiatives politiques et à sa capacité à représenter les aspirations du peuple. Néanmoins, le FSLN n’aurait jamais pu vaincre la dictature sans la mobilisation extraordinaire d’une majorité du peuple nicaraguayen.
Dans les années qui ont suivi la victoire, une partie importante des couches populaires a vu ses conditions de vie s’améliorer pour ce qui concerne la santé, l’éducation, le logement, le droit d’expression et d’organisation, les droits des travailleurs et des travailleuses des villes et des campagnes. Les banques ont été nationalisées ainsi qu’une série d’entreprises industrielles et de l’agrobusiness. Cela a provoqué un grand enthousiasme, tant à l’intérieur du pays qu’au niveau de la solidarité internationale qui a été réellement importante. Des dizaines de milliers d’activistes des quatre coins de la planète (principalement d’Amérique latine, d’Amérique du Nord et d’Europe) se sont rendus au Nicaragua pour y apporter de l’aide, pour participer à des brigades de travail volontaire, pour contribuer à l’amélioration de la santé, de l’éducation et du logement, pour empêcher l’isolement de la révolution.

La contra

Au début des années 1980, l’impérialisme étasunien et ses vassaux se sont coalisés pour tenter de mettre fin à cette extraordinaire expérience de libération sociale et de récupération de la dignité nationale.

Les ennemis intérieurs et extérieurs ont mis en place la contra, une armée contre-révolutionnaire qui visait à renverser le régime sandiniste. Celle-ci a acquis une puissance de feu telle qu’elle a pu porter des coups très durs à la révolution et faire durer le conflit jusqu’en 1989. Washington l’a financée, l’a entraînée, a envoyé des conseillers et l’a présentée internationalement comme une armée de libération.

Malgré les réussites sociales et démocratiques, la politique suivie par la direction sandiniste a montré rapidement de graves limites. La réforme agraire, tant attendue par une grande partie de la population rurale, a été menée de manière tout à fait insuffisante: le gouvernement a trop tardé à distribuer massivement des terres et des titres de propriété en faveur des petits paysans. La contra a trouvé une base sociale parmi une partie importante de la paysannerie déçue par la réticence des dirigeants sandinistes à organiser la redistribution des terres. Une majorité du peuple dans les zones urbaines participait à la révolution tandis qu’à la campagne, la situation était beaucoup plus contrastée.

«Direction: Ordonne»

L’orientation de la direction sandiniste a également joué un rôle dans l’échec de l’extension, la consolidation et l’approfondissement de la révolution. Elle avait lancé le slogan «Direction: Ordonne». Cela voulait dire que les masses devaient attendre de la direction sandiniste des consignes à appliquer. Cela réduisait la dynamique d’auto-organisation du peuple.
De plus, à partir de 1988, la direction sandiniste a commencé à appliquer un plan d’ajustement structurel qui a dégradé les conditions de vie de la majorité la plus pauvre de la population et n’a pas affecté les riches. Ce plan d’ajustement structurel était assez proche de ceux dictés par le FMI et par la Banque mondiale même si ces deux institutions, sous l’influence de Washington, avaient suspendu leur assistance aux autorités sandinistes.

Maintien du modèle extractiviste exportateur

En réalité, la direction sandiniste a fait beaucoup de concessions au patronat, surtout au niveau des salaires qui restaient très bas. L’argument pour justifier cette politique était que le Nicaragua devait exporter au maximum sur le marché mondial, et devait comprimer les salaires pour rester compétitif. Pour rompre avec ce modèle dépendant de la compétitivité sur le marché mondial, il fallait aller à l’encontre des intérêts des capitalistes qui dominaient encore le secteur extractiviste exportateur.

En 1989, le gouvernement FSLN est parvenu à un accord avec la contra afin de mettre fin aux hostilités, ce qui était bien sûr une bonne chose. Cela a été présenté comme une victoire de la stratégie suivie. C’était en fait une victoire à la Pyrrhus. Persuadée de gagner, la direction sandiniste a convoqué des élections générales pour avril 1990. Le résultat a frappé de stupeur et de panique la direction sandiniste: la droite a été victorieuse car elle annonçait au peuple que si le FSLN remportait les élections, les hostilités armées reprendraient. La majorité du peuple qui voulait éviter la reprise du bain de sang a voté sans enthousiasme pour la droite.
Par la suite, une partie importante des biens immobiliers qui avaient été expropriés aux somozistes après la victoire de 1979 a été répartie entre les principaux dirigeants sandinistes qui se sont en conséquence fortement enrichis. Ce processus est connu au Nicaragua comme la piñata. Une partie importante des dirigeants s’est transformée en nouveaux riches et leur mentalité a changé.

Le FSLN et le gouvernement Chamorro

Quelques mois après le début du mandat de la présidente Violetta Chamorro, un mouvement massif de protestation s’est étendu à tout le pays en juillet 1990. Managua et d’autres villes se sont couvertes de barricades sandinistes et les syndicats ont décrété une grève générale. Par la suite, la direction du Front a progressivement fait des concessions à Chamorro en acceptant le démantèlement du secteur bancaire public, la réduction du secteur public dans l’agriculture et l’industrie, l’abandon du monopole de l’Etat sur le commerce extérieur. Chamorro a aussi organisé l’épuration de la police et y a fait rentrer d’ex-contras. C’est cette police qui est en première ligne dans la répression de la protestation sociale en 2018 aux côtés de milices paramilitaires.

Tournant à droite de Daniel Ortega en 1996

Au cours de la campagne électorale de 1996, Daniel Ortega ne ménage pas ses efforts pour tendre la main en direction de la grande bourgeoisie, pour indiquer une conversion en faveur des bienfaits de l’économie de marché, pour modérer son discours à l’égard de Washington. Le candidat de la droite Arnoldo Alemán remporte les élections avec 51 % des voix tandis que Daniel Ortega recueille 38 % des suffrages.

Daniel Ortega perd les élections présidentielles de 2001 avec 42 % des suffrages face à Enrique Bolaños, ex-vice-président de Arnoldo Alemán, qui obtient 56 % des voix.

Daniel Ortega fait un pacte avec Arnoldo Alemán un des principaux leaders de la droite. L’accord Alemán – Ortega a été activé lorsque Enrique Bolaños, devenu président, a décidé de s’en prendre à son ex-coéquipier Alemán en soutenant son inculpation pour corruption et sa condamnation à vingt ans de prison. En 2009, deux ans après avoir été élu président du Nicaragua, Daniel Ortega soutiendra la décision de la cour suprême de casser la condamnation d’Alemán, qui retrouvera une liberté complète de mouvement.

Converti au catholicisme, avortement interdit

Daniel Ortega gagne les élections présidentielles de 2007 en donnant des gages à une série d’ennemis du sandinisme. Il avait préalablement réussi à obtenir les faveurs du cardinal Miguel Obando y Bravo, qui l’avait combattu très durement comme il avait combattu la révolution sandiniste tout au long des années 1980 et 1990 au point de soutenir quasi ouvertement la contra. Pour améliorer ses relations avec le cardinal réactionnaire, Daniel Ortega s’est converti au catholicisme et a demandé à Miguel Obando y Bravo de prononcer son mariage avec sa compagne Rosario Murillo en septembre 2005 .

En 2006, quelques mois avant les élections, le groupe parlementaire du FSLN, sous la conduite de Daniel Ortega, a apporté son soutien à l’adoption d’une loi ultraréactionnaire interdisant totalement l’avortement, y compris en cas de danger pour la santé ou pour la vie de la femme enceinte, ou en cas de grossesse à la suite d’un viol. Cette législation est appliquée avec l’entrée en vigueur du nouveau Code pénal, en juillet 2008, sous la présidence de Daniel Ortega alors que l’avortement «thérapeutique» était autorisé dans le pays depuis la fin du XIXe siècle.

En 2007, Daniel Ortega redevient président du Nicaragua et, depuis, mène une politique conforme aux intérêts du grand capital national et international.

La protestation sociale s’est développée à partir d’avril 2018, lorsqu’il a voulu imposer une contre-réforme du système de sécurité sociale. Il a utilisé la répression brutale pour mettre fin au mouvement qui, dès lors, est passé des revendications sociales à l’exigence de sa démission. Mi-juillet, Daniel Ortega a provisoirement repris le contrôle de la situation par la terreur. Il bénéficie encore du soutien d’une partie de la population, même si la grande majorité souhaite son départ.

Eric Toussaint est porte parole international du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes.

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