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Au paradis nucléaire

En 1942, les Etats-Unis conçoivent le projet Manhattan, visant à fabriquer la première bombe atomique. Quatre ans plus tard, informés de leurs avancées, les Soviétiques lancent leur propre programme de recherche nucléaire. A 9000 kilomètres de distance sont érigées deux villes-usines consacrées à la production du plutonium. Rivales, mais jumelles.
Guerre froide

Pour produire le plutonium – un produit issu de l’uranium et entrant dans la fabrication des bombes à fission comme «Fat Man», qui explosa à Nagasaki en 1945 –, les Etats-Unis et l’Union soviétique ont d’abord compté sur le travail militarisé. L’armée américaine érigeait et gérait les camps dans lesquels vécurent les premiers constructeurs de complexes nucléaires. En URSS, recourir aux détenus du goulag comme force de travail gratuite avait constitué l’idée de départ, mais elle fut rapidement abandonnée. Finalement, pour attirer une main-d’œuvre fiable et qualifiée, les deux pays optent pour le concept de villes-vitrines – Richland, dans l’Etat de Washington, Ozersk, dans l’Oural – offrant des modèles de réussite pour leurs systèmes respectifs: une «plutopie». 1Source: Kate Brown, Plutopia. Nuclear families, Atomic Cities and Great Soviet and American Disasters, Oxford University Press, Royaume-Uni, 2013.

A Richland, au pays du capitalisme, l’Etat contrôle tous les biens qui se trouvent sur le territoire de l’usine nucléaire. Locataires, les employés ne paient que 35 dollars par mois pour une maison, mobilier et entretien inclus. La ville reçoit des subventions fédérales importantes, comme ces 3 millions de dollars pour construire un lycée, le double du budget consacré à un tel établissement dans le reste du pays.

Compétitions de ski, bals, musique et forte natalité, il règne derrière les sas sécurisés d’Ozersk une euphorie qui contraste avec la pauvreté de la zone-tampon qui l’environne. Les autochtones prénomment d’ailleurs les habitants d’Ozserk «les hommes-chocolat» car ces derniers leur revendent au noir les sucreries achetées dans les magasins spéciaux de la zone fermée. «L’idée que nous étions déprimés ou effrayés par ce que nous faisions est fausse. Nous étions pour la plupart de jeunes travailleurs pleins d’énergie et d’espoir», témoigne Larissa Sokhina, ancienne employée à Ozersk.

Toutefois, la reconnaissance sociale et matérielle dont jouissent les travailleurs soviétiques et américains a comme revers le silence assourdissant qui pèse sur les dangers de la radioactivité. Les autorités des deux camps se désintéressent de la santé des travailleurs. Les employés d’Ozersk gardent à la ville leurs vêtements de l’usine, contaminant les populations. Pis: en 1946, les habitants de Richland, quoique conscients des risques qu’ils encourent, craignent davantage pour leur poste que pour leur vie. La peur du déclassement étreint cette nouvelle «aristocratie» ouvrière. Le journaliste Seymour Korman, du Chicago Tribune, décrit en 1949 des travailleurs chuchotant dans des chambres d’hôtel pour oser lui confier leurs conditions de vie. Au cœur du monde «libre».

Notes   [ + ]

1. Source: Kate Brown, Plutopia. Nuclear families, Atomic Cities and Great Soviet and American Disasters, Oxford University Press, Royaume-Uni, 2013.

Paru dans Manière de voir n°159, «La nouvelle guerre froide», juin-juillet 2018 (en kiosque), www.monde-diplomatique.fr De l’Ukraine à la Syrie, ce numéro revient sur les théâtres et sur les causes du nouvel affrontement Est-Ouest.

Opinions Agora Jules Boiteau Guerre froide

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