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Pas de chewing-gum pour les fans de foot

BRÉSIL • Avant le coup d’envoi du Mondial, des marchand-e-s de rue sont expulsés de force – et privés de gagne-pain. Témoignage de Gloria Oliveira da Silva.

Depuis quelques mois, Gloria Oliveira da Silva craint de vendre ses boissons, chewing-gums, pâtisseries et cigarettes sur son emplacement habituel, à la station de métro et de bus d’Itaquera, dans l’est de São Paulo. Il faut dire que, sur une colline située à proximité, s’élève le nouveau stade d’Itaquerão, spécialement construit pour le Mondial 2014. Les responsables estiment qu’il est à 97% terminé. Le 12 juin, il accueillera le match d’ouverture opposant le Brésil à la Croatie. La métropole de 12 millions d’habitant-e-s compte déjà deux stades, mais les autorités ont décidé d’en construire un troisième, ce qui a coûté la vie à deux ouvriers. Ils ont été tués en novembre 2013, lorsqu’une grue déséquilibrée s’est rompue et a chuté sur le toit du stade.

L’un des partisans les plus enthousiastes du projet était l’ex-président brésilien Lula da Silva, fan du club de football Corinthians jouant à São Paulo, et ami proche de l’entrepreneur Marcelo Bahia Odebrecht. La société de construction Odebrecht a remporté l’appel d’offres pour ce grand projet, après avoir généreusement soutenu les campagnes électorales de Lula, de l’actuelle présidente Dilma Rousseff et du Parti travailliste au pouvoir. L’indice international de perception de la corruption de Transparency International fait figurer le Brésil en 72e position – dans un classement qui recense 177 pays.

Selon Ítalo Cardoso, vice-président d’une agence touristique à São Paulo, quelque 250 000 touristes pourraient venir dans sa ville afin d’assister aux matches à Itaquerão. Ils ne mâcheront pas les chewing-gums de Gloria Oliveira. En tout cas pas à proximité du stade. En effet, durant le Mondial, seuls peuvent être vendus, dans un rayon de deux kilomètres aux abords des stades, des produits fabriqués et distribués par des sponsors officiels. La disposition s’applique aussi aux tentes de projection publique des matches.

Mais actuellement, la police ne tolère déjà plus que Gloria Oliveira gagne sa vie à la station de métro d’Itaquera. Elle expulse aussi les autres marchand-e-s ambulants dressant habituellement leurs stands sur une surface asphaltée couverte, entre bus et stands de restauration rapide. «Je ne viens plus ici que l’après-midi, pendant deux à trois heures. La police m’a, pour l’heure, chassée à deux reprises. Et elle m’a même confisqué une partie de mes marchandises», raconte Gloria Oliveira. Agée de 52 ans, elle vit, avec ses quatre enfants, son mari et sa sœur, dans une maison de plain-pied de la favela da Paz, à 900 mètres du stade.

La coordination des protestations nationales contre le Mondial est assumée par l’Articulation nationale des comités populaires de la Coupe. Elle est active partout où des matches ont lieu. La section de São Paulo écrit sur un papillon: «Traditionnellement, les marchand-e-s ambulants vendent aux abords des stades des denrées typiquement brésiliennes, des boissons et divers objets. Ces travailleurs indépendants doivent se faire enregistrer et observer les règles et les conditions sanitaires édictées par les autorités municipales concernées. La FIFA a exigé leur retrait de certains emplacements et les autorités municipales ne sont pas prêtes à leur garantir une alternative.»

La FIFA a souligné, dans une lettre récemment adressée à Solidar Suisse, avoir commandé une étude pour «mieux comprendre» le secteur de la vente sur la voie publique. Par ailleurs, la FIFA affirme qu’elle aurait, lors de la Coupe des confédérations de juin 2013, «ouvert la zone d’exclusion de deux kilomètres à un certain nombre de marchand-e-s de rue, agréés par les exécutifs des villes concernées». Mais les vendeuses et vendeurs travaillant sur la voie publique ne pouvaient vendre que des «boissons autorisées» – et ce uniquement dans les villes de Brasilia, Recife, Salvador et Fortaleza. Les deux autres villes accueillant la Coupe des confédérations auraient insisté pour tenir les marchand-e-s de rue à l’écart des stades, «du fait de lois et directives existantes».

Un assouplissement sera-t-il consenti dans les villes organisatrices du Mondial? Gloria Oliveira da Silva n’a, pour l’instant, rien entendu de tel. Par peur de la police, elle ne passe que quelques heures par jour sur son lieu de vente usuel. Son chiffre d’affaires a chuté de moitié. D’après les comités populaires, plusieurs milliers de marchand-e-s de rue ont perdu leur emploi ou sont contraints de choisir d’autres emplacements, plus excentrés et donc moins rentables.

Gloria Oliveira da Silva est amère: «Pour moi et ma famille, ce Mondial est une catastrophe.»
 

* Article paru dans le magazine Solidarité (mai 2014) de Solidar Suisse, l’œuvre d’entraide des syndicats et du Parti socialiste suisse: www.solidar.ch