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LE MEXIQUE A MAL

DROITS HUMAINS – Répression, arrestations arbitraires, tortures, disparitions… De retour de sa quatrième mission au Mexique, Bernard Riguet, observateur civil international, témoigne de l’évolution alarmante des atteintes aux droits humains des populations.

Le Mexique tente par tous les moyens de donner au monde une image d’un pays démocratique. La vérité est tout autre: le gouvernement de Felipe Calderón, au pouvoir depuis 2006 à la suite d’un scrutin marqué par de nombreuses irrégularités, impose sa politique néolibérale «con mano dura», selon son slogan de campagne. Militarisation, contrôle de la population, barrages militaires, création de forces militaro-policières, répression féroce des luttes sociales, arrestations arbitraires, emprisonnements sans jugement, tortures systématiques, enlèvements, menaces de toutes sortes, ajoutés à la corruption généralisée du système sont la réalité dans laquelle tente de survivre la majorité de la population mexicaine dans une situation de pauvreté côtoyant d’immenses fortunes souvent liées au trafic de drogue.
Des policiers fédéraux et de l’Etat ont assassiné par balles six paysans d’un ejido (terres communales) rattaché à la municipalité de La Trinitaria, contrôlant depuis presque un mois les ruines archéologiques de Chincultik.

Un représentant de l’ejido a déclaré à la presse que, dans la nuit du vendredi 3 octobre dernier, il y a eu plus de dix blessés hospitalisés et une trentaine de détenus. Selon son témoignage, les rues de Comitan étaient jonchées de douilles de gros calibre. «On voyait partout des traces de sang et des impacts de balles. On aurait dit que les policiers étaient drogués, dit cet indigène, car ils ont frappé sans discrimination enfants, femmes et personnes âgées. Ce n’est pas juste.» Lorsque les quatre premiers cadavres sont arrivés ce samedi matin, les familles des morts ont exigé que justice soit faite «sinon on la fera par nos propres mains».

Selon le bulletin du 10 octobre 2008, du Centre des droits humains Fray Bartolomé de Las Casas, des membres de l’Organisation pour la défense des droits indigènes et paysans (OPDDIC), groupe paramilitaire lié au gouvernement du Chiapas, ont agressé Carmelino Navarro Jiménez, un enfant de neuf ans habitant la communauté de Bayulubmax, commune de Chilón. L’enfant se rendait avec sa belle-mère au champs de maïs (milpa) de son père quand ils ont été agressés par trois hommes portant machettes et armes à feu. L’enfant blessé a reconnu les assaillants comme étant des membres de l’OPDDIC. Amnesty International a dénoncé ces faits et demandé le châtiment des responsables.

Les attaques contre les journalistes indépendants se multiplient. Pedro Matías Arrazola, du quotidien Noticias de Oaxaca et correspondant de l’hebdomadaire national Proceso, collaborateur d’une radio, où il critique régulièrement des responsables du gouvernement de l’Etat membres du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). a été enlevé dans la soirée du 25 octobre alors qu’il quittait le siège du quotidien pour regagner son domicile, dans la ville d’Oaxaca. Détenu pendant plus de douze heures dans la nuit du 25 au 26 octobre 2008, le journaliste a subi de multiples violences et des tortures psychologiques.

Les policiers simulant son exécution l’ont passé à tabac et terrorisé pendant des heures. Menacé d’être traîné derrière un véhicule, les policiers l’ont également menacé de lui couper les parties génitales, de le violer et de le décapiter, lui demandant quelle mort il préférait. Il n’a été relâché que le lendemain matin dans la localité de Tlacolula de Matamoros, à une trentaine de kilomètres d’Oaxaca, dépouillé de ses papiers et de son véhicule.

Le 10 octobre dans la matinée, la police mexicaine a retrouvé le corps de Miguel Angel Villa Gomez Valle dans une décharge d’ordures, le long d’une route, à une cinquantaine de kilomètres de Lazaro Cardenas (Michoacán, Sud-Ouest). Le journaliste avait été tué de deux balles au ventre et une à la tête.

Les enlèvements, disparitions et assassinats de journalistes sont fréquents dans cette région. Mauricio Estrada Zamora, du quotidien régional La Opinión de Apatzingán, est porté disparu depuis le 12 février 2008. Gerardo Israel García Pimentel, journaliste du quotidien La Opinión de Michoacán, a été tué par balles le 8 décembre 2007 à Uruapán. José Antonio García Apac, directeur de l’hebdomadaire Ecos de la Cuenca, est porté disparu depuis qu’il a été vu pour la dernière fois, le 20 novembre 2006, près de Tepalcatepec, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre son domicile de Morelia (capitale de l’Etat). L’enquête ouverte sur sa disparition n’a donné aucun résultat. Jaime Arturo Olvera Bravo, photographe pigiste lance et ancien correspondant du quotidien La Voz de Michoacán, a été tué le 9 mars 2006, à La Piedad.

En 2008, la journaliste mexicaine Lydia Cacho a reçu le Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO-Guillermo Cano créé en 1997 du nom du directeur de publication colombien Guillermo Cano, assassiné en 1987 pour avoir dénoncé les activités des puissants barons de la drogue dans son pays.

Journaliste indépendante, Lydia Cacho, présidente du CIAM (Centre d’assistance pour les femmes) et militante en faveur des droits humains, collabore au quotidien La Voz del Caribe. Elle a enquêté sur la mort violente de centaines de jeunes femmes dans la ville de Ciudad Juarez au nord du Mexique. Ses enquêtes journalistiques ont mis à jour la participation d’hommes d’affaires, de politiciens et de trafiquants de drogue à des réseaux de prostitution et de pornographie enfantine.

Auteure du livre Los Demonios del Edén – El poder que protege a la pornografía infantil1, menacée de mort, Lydia Cacho a été victime de harcèlements policiers. Sa voiture a été sabotée. Enlevée par des policiers à Cancun, conduite à la prison de Puebla où elle a fait l’objet d’intimidations, elle a été libérée sous caution et poursuivie pour diffamation. Lors de son passage à Mexico, la haute représentante pour les droits humains de l’ONU, impuissante, lui a conseillé de quitter le Mexique.

Dans ce contexte, la Commission civile internationale d’observation pour les droits humains (CCIODH), créée en 1998, a réalisé une sixième visite au cours du premier trimestre 2008 à Mexico, à San Salvador Atenco dans l’Etat de Mexico, au Chiapas et à Oaxaca. Ses conclusions sont accablantes et rejoignent celles d’Amnesty International et de Human Rights Watch.

Cette commission avait réalisé sa première visite en 1998 à la suite du massacre, le 22 décembre 1997, de 45 indigènes, hommes, femmes, enfants, dans une église à Acteal, dans l’Etat du Chiapas, par un groupe de paramilitaires, sous les yeux de la police de l’Etat.

Son premier rapport était sans concession pour le gouvernement mexicain. En novembre 1999, la commission a effectué une deuxième visite au Chiapas afin d’évaluer la situation et de vérifier l’application de ses recommandations. En 2002, une troisième visite a été réalisée, objet d’un volumineux rapport. Comme les précédents, il a été remis aux autorités mexicaines et aux différents interlocuteurs. Il a été présenté à plusieurs parlements nationaux, au Parlement européen et à la Commission des droits humains de l’ONU.

Une quatrième visite eut lieu en 2006 dans l’Etat de Mexico. En effet, un projet de création d’un aéroport international sur des terres agricoles avait provoqué l’hostilité de la majorité des habitants de San Salvador Atenco et de Texcoco. La population organisée autour du Front des communes pour la défense de la terre (FDPT – Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra) s’est opposée pacifiquement au projet du gouvernement. Les 3 et 4 mai 2006, une violente répression s’est abattue sur la population, mobilisant les différentes forces de police de l’Etat de Mexico et les forces spéciales fédérales. Le résultat de cette intervention fut dramatique: deux garçons de quatorze et vingt ans tués, des dizaines de blessés, des centaines d’arrestations arbitraires et illégales, suivies de tortures et de viols systématiques, et des maisons saccagées. Les responsables du mouvement paysan ont été lourdement condamnés, jusqu’à soixante-sept ans de prison.

La cinquième visite s’est déroulée dans l’Etat d’Oaxaca, où le gouvernement a réprimé sauvagement les manifestations d’un mouvement d’enseignants pour l’amélioration des conditions salariales. La population s’est solidarisée en un vaste mouvement populaire, exigeant des réformes et la destitution du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz. La répression a été une fois de plus la réponse du gouverneur: des centaines d’arrestations, viols, tortures et disparitions de personnes. Le journaliste américain Brad Will, travaillant pour Indymedia, a été tué. De juin à décembre 2006, vingt-trois morts ont été officiellement dénombrés, auxquels s’ajoutent un nombre indéterminé de disparus.

Pour sa sixième visite, la Commission civile internationale, composée de cinquante-et-une personnes originaires de neuf pays, s’est donné pour objectif de vérifier l’application de ses recommandations antérieures à la lumière de la situation actuelle. A Atenco, les responsables des agissements criminels restent impunis. Au Chiapas, on constate une recrudescence de l’activité des paramilitaires, et, dix ans après le massacre d’Acteal, l’impunité subsiste. A Oaxaca, malgré l’emprisonnement de plusieurs leaders, la lutte sociale n’a pas faibli. La situation politique et sociale est explosive et la population est étroitement contrôlée par l’armée et la police.

Lors de sa visite, la CCIODH a recueilli des centaines de témoignages. Elle a rencontré des membres du gouvernement fédéral et des Etats ainsi que des représentants d’organisations des mouvements sociaux et de défense des droits humains et des victimes de violations des droits. Elle s’est rendue dans plusieurs prisons afin de s’entretenir avec des détenus victimes d’arrestations arbitraires et de tortures.

Le Mexique, un Etat de droit? Rien n’est moins sûr. L’armée est chargée de contrôler et d’intimider la population. Le régime devient chaque jour plus proche d’une dictature militaire composée de politiciens corrompus avec ou sans uniforme. L’administration comme une partie de la justice est corrompue. Des bandes organisées et bien armées, liées au trafic de drogue, défient le pouvoir, se livrant en toute impunité à des vols, des pillages et des enlèvements. Des policiers et des militaires de haut rang s’associent aux mafias. Economiquement le Mexique est au bord du gouffre. Les réserves en devises s’épuisent. En septembre, la production pétrolière avait chuté de 10% en un an. Mais dans les assemblées internationales, les ambassadeurs et délégués se montrent rassurants, s’ingéniant avec succès à donner une autre image du Mexique très éloignée de la réalité. De son côté, en signant cette année une association stratégique, l’Union européenne renforce sa coopération, faisant fi des clauses démocratiques et de respect des droits humains qui figurent en tête des accords de coopération économique. L’Union européenne interpellée ignore superbement les appels répétés des organisations de droits humains. Dans la situation actuelle du pays, on ne voit pas d’où peut venir l’espoir d’un changement. I

* membre de la Commission civile internationale d’observation pour les droits humains (CCIODH)

1 2005, Rústica, 224,p. Grijalbo Random House Mondadori, ISBN 968-5957-58-4, México.

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