Des actes, enfin. Mardi, le Royaume-Uni, le Canada, la France et neuf autres Etats de l’Union européenne (Danemark, Espagne, Finlande, Islande, Irlande, Norvège, Pologne, Portugal et Suède) ont annoncé dans une déclaration commune qu’ils prendraient des sanctions contre le commerce en provenance des colonies illégales de Cisjordanie. Un «changement de paradigme» salué par la rapporteuse des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.
C’est le gouvernement britannique, mené par le premier ministre travailliste, Andy Burnham, qui est allé le plus loin dans la critique – et les mesures concrètes. Assumant une rupture avec ses prédécesseurs, il a prononcé «la condamnation la plus ferme émanant du Royaume-Uni depuis la création de l’Etat d’Israël», selon le quotidien The Guardian. Son ministre des Affaires étrangères, Ed Miliband, a ainsi affirmé que «les colons terroristes soutenus par le gouvernement de Benjamin Netanyahou se livrent à un nettoyage ethnique en Cisjordanie» – et reconnu que son Etat avait trop tardé pour réagir.
Le droit international enfin pris au sérieux
M. Miliband a annoncé que son pays suivrait l’avis de droit produit en 2024 par la Cour internationale de justice, selon lequel l’occupation israélienne des territoires palestiniens est illégale. Pour mettre fin à cette politique coloniale, le Royaume-Uni entend en outre prohiber les exportations d’armes et de biens contribuant à l’occupation et pénaliser les sociétés qui y participent. En parallèle, il prendra des sanctions individuelles à l’encontre de personnalités accusées d’encourager la violence des colons.
Ces premières sanctions représentent enfin une réaction concrète – bien que tardive – à l’explosion des violences en Cisjordanie
Les mesures annoncées ont certes des limites: en se restreignant aux colonies, elles ne remettent pas en cause l’essentiel de la collaboration politique, militaire et économique des Etats concernés avec Israël. Trois ONG israéliennes, B’Tselem, Physicians for Human Rights et Breaking the Silence, ont d’ailleurs demandé des pas supplémentaires à la communauté internationale. Cependant, ces premières sanctions représentent enfin une réaction concrète – bien que tardive – à l’explosion des violences en Cisjordanie, qui s’accompagne d’une accélération de la colonisation. En mai, le gouvernement Netanyahou a ainsi relancé le projet «E1», qui couperait en deux la Cisjordanie. Avec un objectif clairement énoncé par le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich: «Enterrer l’idée d’un Etat palestinien.»
Si les sanctions sont concrétisées de manière conséquente par les douze Etats – un point crucial, qui impliquera de résister aux fortes pressions israéliennes et étasuniennes –, elles pourraient avoir un impact plus que symbolique. Selon un rapport de l’ONG Global Echo Litigation Center, plus de 17% des produits agricoles israéliens exportés vers l’Europe (et la Suisse) entre 2017 et 2026 provenaient de colonies illégales en territoire palestinien. L’origine de ces marchandises étant dissimulée par divers artifices, leur identification sera l’une des difficultés à surmonter (1). Selon le quotidien Haaretz, les banques israéliennes qui financent l’expansion de ces colonies pourraient aussi être touchées.
Alors que la campagne pour les législatives du 27 octobre bat son plein en Israël, les sanctions décidées par douze Etats ont un impact politique indéniable. Elles renforcent la pression sur un gouvernement déjà fortement secoué par les révélations du quotidien Haaretz indiquant que Benjamin Netanyahou avait été averti de l’imminence d’une attaque du Hamas avant le 7 octobre 2023.
Les mesures annoncées vont aussi renforcer le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) visant la politique coloniale d’Israël. Enfin, elles envoient un message fort à l’Union européenne, incapable de se mettre d’accord sur des actes concrets face au gouvernement Netanyahou.
Un impact en Suisse?
Ce développement pourrait aussi contribuer à relancer le débat en Suisse. Jusqu’à présent, les autorités helvétiques se sont en effet distinguées par une passivité totale face aux violations du droit international commises par Israël, à Gaza comme en Cisjordanie. Les occasions n’ont pourtant pas manqué. En septembre 2025, le parlement a notamment tenu une session extraordinaire sur Gaza. Les élu·es s’étaient alors penché·es sur plusieurs motions portant, entre autres, sur la reprise des sanctions de l’Union européenne contre les colons israéliens violents, la suspension de l’accord de libre-échange avec Israël ou encore l’obligation de marquage des produits provenant des colonies illégales.
Ces propositions avaient été balayées par la majorité de droite, soutenue par un Conseil fédéral qui ignorait superbement une analyse juridique produite par la Direction du droit international public du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Pour garantir la compatibilité de la politique suisse avec le droit international, les juristes du DFAE y suggéraient que la Confédération interdise l’importation de marchandises provenant des colonies israéliennes – ou, a minima, reprenne la réglementation de l’Union européenne (UE) sur l’étiquetage de ces biens.
La balle lancée par le Royaume-Uni et ses pairs pourrait donc rebondir en Suisse. Une occasion à saisir pour le Parti socialiste suisse et les Vert·es – qui semblent depuis trois ans, à quelques notables exceptions près, frappé·es de tétanie face à la catastrophe historique vécue par le peuple palestinien.