Relevons tout d’abord le traitement particulier accordé au secteur agricole dans notre pays attaché au libre marché: nous connaissons depuis des décennies une politique agricole, mais guère de politique industrielle ni concernant les services. Cette exception au dogme selon lequel c’est du libre jeu de l’offre et de la demande que résulte l’intérêt général nous permet de débattre démocratiquement des orientations à donner à notre agriculture.
En effet, les marchés sont souvent faussés. La nature et les personnes moins fortunées n’y pèsent pas lourd, car seule compte, pour la production, sa valeur monétaire et, pour la consommation, la solvabilité. Mais pour l’agriculture, il en va autrement, du moins pour les 45% de notre nourriture produite dans le pays. Car un large consensus politique considère que le marché seul ne permettrait pas de financer les bénéfices pour la collectivité que sont des aliments de qualité, un peuplement décentralisé, un entretien des paysages et des engagements écologiques – ce que les économistes appellent des externalités positives. Et que le manque à gagner doit être couvert au moyen de subventions étatiques. On procède de même pour les chemins de fer régionaux ou la transition énergétique (subventions à l’assainissement énergétique des bâtiments et pour les énergies renouvelables).
Toutefois, les près de 4 milliards de subsides à la charge du contribuable et les 3 milliards additionnels payés par le consommateur, en raison des restrictions d’importation de produits agricoles étrangers moins chers, sont-ils bien utilisés? Aident-ils vraiment les exploita tâtions dont la petite taille, les caractéristiques topographiques ou les options qualitatives (AOP, bio, etc.) augmentent les coûts de production, ou ne sont-ils pas aussi un soutien à la quantité, renforçant la concentration des exploitations (dont le nombre a été divisé par deux en une génération, celles subsistantes doublant en surface)? L’agriculture reste globalement prisonnière de la roue de hamster du productivisme.
À ces questions récurrentes, l’initiative sur l’alimentation ajoute celle de la priorité accordée au secteur animal. En effet, 75% des subsides vont à la production animale. Il s’agit aucunement de s’en prendre aux pâturages, mais est-il bien raisonnable que 60 % des terres arables servent à produire du fourrage (maïs, céréales fourragères) pour les animaux ? Comme il faut en moyenne 7 calories végétales pour obtenir une calorie carnée, ne faudrait-il pas réaffecter une partie de ces sols à des cultures qui pourraient nous nourrir directement ?
Cela répondrait aussi au consensus des spécialistes de la nutrition, qui demandent, dans la «pyramide alimentaire suisse», de réduire la consommation carnée au profit d’une alimentation davantage végétale – et moins chère pour le consommateur. Ainsi, les légumineuses, source importante de protéines végétales, n’occupent actuellement que 3% des surfaces cultivées.
Ce rééquilibrage entre protéines animales et végétales, très loin d’un quelconque «diktat végane», permettrait d’augmenter substantiellement le degré d’autoapprovisionnement du pays et ferait converger la politique agricole et les recommandations alimentaires. Sera-ce suffisant pour arriver d’ici 2036 aux 70% de calories produites dans le pays que «vise» l’initiative? Ce n’est pas certain.
Mais en associant à cette réorientation agronomique et des flux financiers liés une lutte plus engagée contre la persistance du gaspillage alimentaire, on s’en approcherait. Les opposants affirment que l’augmentation des productions végétales renforcerait la pression sur l’environnement, ce qui est faux: on n’augmente pas la production, on modifie ce qu’on plante sur une partie des surfaces cultivées! Et l’initiative exige que l’agriculture respecte les valeurs limites de rejets de nutriments fixées en 2008… d’ici dix ans.
Quant au Conseil fédéral, il écrit dans son message explicatif au Parlement que les objectifs des initiants «sont très proches sur le fond» des siens; il diverge essentiellement sur les délais, se donnant jusqu’en 2050. A l’heure où l’urgence climatique s’invite de manière irrémédiable dans notre quotidien, attendre aussi longtemps est irresponsable. Alors laissons-nous tenter par l’initiative, elle va dans la bonne direction.