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Sud-Liban: «Il ne reste que quelques arbres»

Alors que l’armée israélienne occupe de larges pans du Sud-Liban, des agriculteurs dénoncent la destruction de leurs terres. Reportage.
Ali Chit, agriculteur originaire du village frontalier de Kfar Kila, avec ses enfants à Daraya. Depuis son offensive de mars 2026, l'armée israélienne occupe près de 6% du territoire libanais, où elle détruit systématiquement villages et plantations. PHILIPPE PERNOT
Israël-Liban

Un drapeau israélien flotte à Naqoura, en plein territoire libanais, devant la Méditerranée qui brille sous le soleil de juillet. La route côtière, entourée de bananeraies retournées par les chenilles de chars, est barrée par un checkpoint improvisé. Le convoi de voitures humanitaires de l’Œuvre d’Orient1>L’Œuvre d’Orient est une association française à but non lucratif fondée en 1858, qui soutient des projets en faveur des populations chrétiennes d’Orient dans 23 pays, dont le Liban. Lire aussi notre article du 24 juillet dernier. transportant une vingtaine de journalistes s’arrête et patiente. Soudain, des soldats israéliens apparaissent au balcon d’une maison en ruine, au bord du chemin. Ils font signe de faire demi-tour.

Jakarta face à la montée des eaux 1

Malgré des jours de négociations et des autorisations accordées par les autorités israéliennes, le convoi est contraint de repartir bredouille, sans avoir atteint Rmeish, Aïn Ebel et Debel, trois villages libanais encerclés par l’armée d’occupation au Sud-Liban. Au loin, la détonation d’une frappe aérienne se fait entendre. C’est ainsi que l’Etat hébreu dicte sa loi dans les 600 km2 de terres libanaises qu’il occupe au sud du pays.

«Nous vous remercions d’avoir essayé de venir jusqu’à nous pour raconter notre histoire», lance plus tard Ayoub Khreich, le maire d’Aïn Ebel, lors d’une visioconférence organisée par l’Œuvre d’Orient. «Nous vivons dans une prison à ciel ouvert, coupés du reste du monde», explique-t-il, alors que le village dépend des convois humanitaires qui l’approvisionnent depuis l’offensive israélienne au Sud-Liban le 2 mars dernier, qui a fait plus de 4300 mort·es et 8000 blessé·es côté libanais.

En autorisant – ou non – des convois, les autorités israéliennes et le «Mécanisme» (constitué de l’armée libanaise et de la force de l’ONU pour le Liban, la FINUL) décident de la survie d’une ribambelle de villages que leurs habitant·es tentent de protéger de la destruction complète. Tandis que Tsahal continue de mener des frappes aériennes et des offensives terrestres en plein cessez-le-feu, dynamitant et rasant plus d’une cinquantaine de localités du Sud-Liban. «Nous restons chez nous car nous voulons préserver notre identité libanaise et empêcher la disparition de notre terre», ajoute le maire, alors que plusieurs centaines d’habitant·es restent sur place malgré le danger.

Vue de quartiers entiers détruits à Kfar Kila par l’armée israélienne lors de son offensive de l’automne 2024. La ville frontalière a été entièrement rasée. PHILIPPE PERNOT

Champs coupés d’accès

Elie el-Lallous est l’un d’eux. L’agriculteur n’a pas quitté Aïn Ebel depuis que le village s’est retrouvé encerclé par l’armée israélienne en mars. «C’est une situation pesante, nous sommes fatigués, la vie quotidienne est compliquée. Heureusement, nous sommes ravitaillés en biens essentiels. Mais combien de temps pouvons-nous tenir ainsi?» s’interroge-t-il auprès de Reporterre, admettant ne pas avoir le choix: prendre le chemin de l’exil signifie peut-être ne plus jamais revoir ses terres et sa maison.

Les habitant·es du Sud-Liban vivent en état de siège depuis octobre 2023, quand la guerre a commencé entre le Hezbollah et Israël. «J’ai fui à Beyrouth lors de la première offensive terrestre israélienne de l’automne 2024, puis je suis revenu. Mais je ne peux plus accéder à 80% de mes oliveraies, car elles restent sous contrôle israélien dans la vallée de Khyam», soupire-t-il.

Pour Elie, qui dépend financièrement de ses 300 oliviers, la perte de trois saisons de récolte d’affilée est catastrophique. «Avec le peu d’arbres auxquels j’ai accès, je peux produire seulement 20 gallons d’huile, contre 130 auparavant! Je me retrouve en grande difficulté. Toute l’économie et la souveraineté alimentaire de notre village sont affectées, car je ne suis pas le seul dans ce cas. Nous sommes une région agricole privée de ses terres», ajoute celui qui ne cesse de vanter la qualité, la couleur et le goût de son huile d’olive biologique.

Un «écocide» continu

Le but de l’armée israélienne serait, selon ses porte-paroles, de créer une zone exempte de la présence du Hezbollah pour assurer la sécurité des habitant·es du nord d’Israël. Mais sur le terrain, ceux et celles qui subissent cette nouvelle occupation doutent de ces propos. «D’un point de vue militaire, ils n’ont pas besoin de détruire maisons, villages et champs. A mon avis, il s’agit de créer une zone tampon sans vie, pour empêcher le retour des habitants et peut-être pour coloniser», nous indique Mohammad el-Husseini, président du syndicat des agriculteurs du Sud-Liban.

«D’un point de vue militaire, ils n’ont pas besoin de détruire maisons, villages et champs. A mon avis, il s’agit de créer une zone tampon sans vie, pour empêcher le retour des habitants et peut-être pour coloniser» Mohammad el-Husseini

Lui-même agriculteur vivant à Tyr, il assure que des dizaines de milliers de ses pairs ont été déplacé·es, des dizaines tué·es sans justification, et qu’Israël a détruit 56 000 hectares de terres agricoles, un «crime de guerre» selon lui. De plus en plus d’acteur·ices dénoncent ainsi un «écocide» continu au Sud-Liban, depuis 2023. «Les Israéliens déracinent des oliviers centenaires, brûlent des vergers au phosphore blanc et empêchent les agriculteurs de travailler. Nous estimons que 22% de la production agricole libanaise est empêchée par l’occupation», précise Husseini.

Cette période est toutefois différente de la guerre civile libanaise (1975-1990) ainsi que de la première occupation israélienne du Sud-Liban, de 1978 à 2000, que l’agriculteur a toutes deux connues. Il y a vingt-six ans, l’armée israélienne avait érigé une «zone de sécurité» qui visait à anéantir la résistance palestinienne, avec l’aide de milices locales qui gouvernaient à sa place en commettant massacres et tortures. «A l’époque, l’occupation visait à contrer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), sous Yasser Arafat, mais pas à détruire toute la vie civile. Aujourd’hui, elle semble viser les ressources, l’eau, la terre, sans justification militaire claire», relève-t-il.

Rester connecté à sa terre

Une analyse que partage Ali Hassan Chit, agriculteur du village frontalier de Kfar Kila, aujourd’hui déplacé à Daraiya, dans la région du Chouf. «J’ai grandi lors de la première occupation, c’était autre chose. Les soldats israéliens passaient dans nos villages, mais on vivait relativement normalement. Alors qu’aujourd’hui, ils n’ont laissé aucun habitant, aucune maison», dit-il à Reporterre en observant, du balcon de l’appartement qu’il loue avec sa famille, les sommets du mont Liban qui s’étendent au loin sous le soleil couchant. «Cette vue est belle, elle me rappelle celle de Kfar Kila, d’où nous voyions le mont Hermon et les plaines agricoles», soupire-t-il avec mélancolie.

Ali et sa famille possédaient, le long de la frontière, cinq hectares de terres agricoles sur lesquels ils faisaient pousser blé, oignons, aubergines, courgettes, pois chiches, corètes potagères, possédaient une cinquantaine de moutons, et surtout cent oliviers centenaires. «Ils ont été plantés par mon arrière-grand-père et il fallait quatre personnes pour les entourer de leurs bras. Nous en prenions soin comme de nos enfants», se souvient-il. Aujourd’hui, il ne reste plus que des troncs calcinés et de la poussière.

Ali Chit, agriculteur originaire du village frontalier de Kfar Kila, continue de cultiver autour de la maison qu’il loue en exil à Daraya. PHILIPPE PERNOT

Dès octobre 2023, Ali a fui avec sa famille à Beyrouth après une série de bombardements «cauchemardesques», revenant à Kfar Kila seulement en février 2025. Reporterre l’avait rencontré alors qu’il reconstruisait sa maison et redonnait vie à ses champs en jachère. Las, les menaces des drones israéliens et les frappes répétées l’ont poussé à abandonner. Il n’a pas revu sa terre depuis lors, mais les images satellites sont éloquente: «Il ne reste maintenant que quelques arbres épars et des ruines. Ils sont venus avec des pelleteuses et des boules de démolition pour achever le travail», explique-t-il.

Kfar Kila est en effet l’une des localités sacrifiées, totalement anéanties par les bombardements israéliens le long de la frontière. «Nous avons été l’un des premiers villages détruits, et personne n’a rien fait, alors Israël a continué à avancer jusqu’au Litani», critique Ali, tandis qu’il récolte des concombres dans le potager qui entoure sa maison d’exil. Il ne lui reste que ces quelques plants de légumes d’été qu’il vend aux voisin·es – «une manière de rester connectés à la terre», et l’espoir de retrouver son village, un jour.

Notes[+]

Un article publié par Reporterre: https://reporterre.net/Ils-m-empechent-de-rejoindre-mes-oliviers-au-Sud-Liban-la-vie-sous-occupation-israelienne

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