Depuis plusieurs jours, notre confrère Thibaud Mabut, journaliste indépendant diffusant son travail sur les réseaux sociaux, est la cible de dénigrement. Pas à proprement parler d’une campagne orchestrée, mais de plusieurs attaques individuelles.
Ce qui lui vaut cette ire, c’est une vidéo publiée le 9 août dans laquelle il interroge la nomination du futur délégué au numérique du canton de Genève sous deux angles: son passé pénal et son absence de diplômes. En effet, le candidat retenu par le Département des institutions et du numérique (DIN) a été condamné par le Tribunal fédéral en 2018, notamment pour des faits d’insultes et de contrainte vis-à-vis de son ex-compagne il y a près de quinze ans. Depuis, il a purgé sa peine, passé son délai d’épreuve. Son casier est aujourd’hui vierge, ce qui est conforme à la loi. Quant à sa formation, il n’est pas titulaire d’un master comme requis par le poste et ne possède aucune expérience dans l’administration publique.
Au Courrier, nous avions décidé de ne pas relayer cette information d’abord révélée par les milieux complotistes. Un choix essentiellement dicté par le respect du droit à l’oubli qui postule qu’une fois sa peine purgée, toute personne doit avoir la possibilité de se réinsérer. D’autre part, plusieurs personnes du sérail, interpellées quant à cette nomination, n’ont pas semblé s’en offusquer sous l’angle du CV du candidat.
Ce choix ne signifie pas pour autant que nous avons estimé que ces questions n’étaient pas légitimes. Elles le sont à plus d’un titre. Si le droit à l’oubli existe, il n’est toutefois pas absolu, comme le souligne Thibaud Mabut lui-même. Il peut être nuancé, notamment s’il y a un lien entre les délits commis et le poste. Ce qui est en partie le cas ici.
La légitimité des interrogations doit imposer une retenue
D’autre part, il s’agit ici d’un poste de très haut cadre, soit d’un représentant visible de l’Etat, qui peut-être considéré comme partie prenante à la vie publique. A ce titre, le choix de l’Etat se doit d’être très mûrement réfléchi. Dès lors, la légitimité des interrogations doit imposer une retenue. Globalement: questionner le travail d’un journaliste oui, le dénigrer, non.
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la communication de l’Etat, qui a d’abord botté en touche avant de se sentir obligé de se fendre d’un communiqué justifiant un recrutement «conforme aux règles de l’Etat». Il y détaille le processus et les critères, notamment l’«appréciation globale de la candidature» au regard des missions. Le DIN y affirme également un droit à l’oubli absolu, tout en indiquant avoir examiné les questions soulevées par la condamnation passée du futur délégué.
Mais le mal était fait, le refus de s’exprimer plus avant a pu donner le sentiment que le DIN avait des choses à cacher, nourrissant des inquiétudes relayées depuis par Blick, puis par plusieurs associations actives dans la lutte contre les violences de genre. L’Etat doit certes protéger la vie privée des candidat·es, mais il y a fort à parier qu’une communication plus ouverte, encore aujourd’hui, permettrait d’éteindre une polémique qui ne fait pas de gagnants.