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La neutralité, une affaire d’intérêts

Alors que la votation du 27 septembre ravive le débat sur la neutralité, Pierre Roehrich rappelle que cet outil, loin d’être une posture morale, a toujours servi de levier politique et économique pour défendre les intérêts du pays.
Suisse

Je me garderais de donner une dimension morale à la neutralité en général et en particulier à celle de notre pays. C’est de fait un instrument de politique étrangère et de politique économique. La découverte de cet instrument s’est faite au cours de plusieurs siècles de notre histoire, en fonction des expériences vécues par les Confédérés depuis l’origine, fixée commodément au 1er août 1291. Les Waldstätten ont d’abord été des révoltés contre leur suzerain, le duc d’Autriche, qu’ils ont battu plusieurs fois au cours du XIVe siècle. Ces paysans montagnards ont fait alliance progressivement avec des villes du plateau pour des raisons commerciales. Ils ont pris le contrôle de la route du Gothard, ouverte dès 1230 à l’initiative des ces mêmes cités. Cette route permet la liaison entre les régions commerçantes des Flandres, au nord, et Venise, et Gênes au sud.

A la fin du XIVe siècle, les Confédérés forment une alliance de huit cantons. Uri, Schwytz et Unterwald ont été rejoints par Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug et Berne. De nombreux conflits ont agité cette période, tandis qu’une l’épidémie de peste frappait une grande partie de l’Europe. Au XVe siècle, les Confédérés participent aux guerres de Bourgogne et d’Italie, gagnent certaines batailles, en perdent d’autres. Ils font aussi à l’occasion des acquisitions territoriales sous forme de bailliages. Au début du XVIe siècle, la bataille de Marignan, en Italie (1515), perdue face aux troupes du Roi de France François 1er, marque la fin des ambitions de conquête des Confédérés. Dès lors, ils vont s’abstenir d’intervenir dans des conflits étrangers. Cela n’empêchera pas pour autant la poursuite du mercenariat qui se pratique depuis longtemps déjà.

Ils comprennent que leurs intérêts seront mieux défendus par d’autres moyens. Le XVIe siècle est marqué pour eux par les guerres de religion qui menacent la cohésion de la Confédération. Dès la fin du XVIe siècle jusqu’à la Révolution française, les Confédérés sont rejoints par cinq nouveaux cantons: Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffhouse, Appenzell. Ils ont aussi des alliés, comme Genève, par exemple, et des bailliages, dessinant presque les contours de notre carte actuelle. Les Confédérés s’affranchissent alors de la tutelle du Saint-Empire romain germanique, une indépendance officialisée par le Traité de Westphalie (1648) qui marque la fin de la guerre de Trente Ans, à laquelle les Suisses n’ont pas participé.

Mais il faut attendre le Traité de Vienne (1815) pour que la neutralité de la Confédération soit formellement reconnue. Pendant les guerres de la Révolution française et de l’Empire napoléonien, les Confédérés ont tenté sans succès de résister à l’invasion française. Ils ont d’abord dû subir un Etat centralisé sur le modèle français de l’époque: la République helvétique. Ce qui a provoqué une guerre civile. Napoléon, qui a de grands projets européens, voit d’un mauvais œil cette instabilité. Il impose son Acte de médiation (1803), consistant à revenir à une organisation confédérale tout en élevant des territoires alliés et d’anciens bailliages au rang de nouveaux cantons: Saint-Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin et Vaud. Le traité de Vienne de 1815 marque aussi l’incorporation de trois nouveaux cantons: Genève, Neuchâtel et Valais.

Aux XIXe et XXe siècles, la Confédération suisse ne participe à aucun conflit extérieur. Sa neutralité sera l’une des raisons du choix de Genève comme siège d’organisations internationales, dont la Société des nations (SDN) après la Première Guerre mondiale, puis l’ONU (siège européen) après la Seconde. Pendant ces deux conflits mondiaux, la neutralité reste une pratique délicate dans laquelle la Suisse cherche toujours à défendre ses intérêts plutôt qu’à affirmer une position morale. Par exemple, durant la Seconde Guerre mondiale, la ligne du Gothard assure sans contrôle le transit entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Il est vrai que des capitaux allemands ont complété les investissements nécessaires à sa construction à la fin du XIXe siècle.

Toujours pendant ce conflit, la Suisse a échangé des réserves d’or volées par les Allemands dans les banques centrales des pays occupés contre des devises qui permettaient à Hitler de faire des achats à l’étranger, importants pour l’effort de guerre. Ce trafic ne cesse qu’au printemps 1945, sous la pression ferme des Alliés. La Confédération s’est vu imposer des sanctions financières. Ces arrangements économiques ont contribué fortement à la protection du pays, attribuée traditionnellement à notre armée.

En conclusion, le débat qui nous agite maintenant autour de la neutralité n’est pas le premier. L’UDC veut nous convaincre de la pureté de ses intentions avec son initiative. Méfions-nous! La Suisse ne sera pas plus «pure» en acceptant ce texte. C’est juste une manière de faire d’autres affaires, puisqu’au fond c’est de cela qu’il s’agit.

Sommes-nous véritablement indépendant·es et neutres devant les forces qui dépassent largement les Etats, même beaucoup plus grands que la Suisse? Il suffit de penser aux événements autour du détroit d’Ormuz…

* Genève.