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Nous n’avons pas le temps, M. Rösti

Dans la lutte contre le dérèglement climatique, Albert Rösti patauge, se contredit, et minimise la responsabilité de la Suisse. Notre exergue.
KEYSTONE
Climat

Albert Rösti est sous le feu des critiques cet été. Fin juillet, les Vert·es ont appelé le Conseil fédéral à retirer le Département de l’environnement des mains de l’ex-lobbyiste pétrolier. Il y a quelques jours, alors que les feux continuaient à ravager les pays voisins, la presse dominicale révélait qu’en Suisse, le ministre de l’Environnement a décidé ce printemps de couper 25 millions de francs par an dans les fonds destinés à l’adaptation des forêts aux changements climatiques. Cette information a déclenché l’ire d’élu·es de tout bord et de nombreux·euses citoyen·nes. Sur la plate-forme Campax, une pétition a récolté 50’000 signatures en trois jours, signe d’une indignation largement partagée.

Interviewé par Le Temps, Albert Rösti admet qu’il ne peut pas justifier aujourd’hui cette décision de coupe. Celle-ci a été prise, «au printemps dernier dans le cadre des arbitrages budgétaires, et non en réaction à la situation actuelle», se défend-il. En ajoutant qu’il ne serait «pas vraiment mécontent» si le parlement revenait sur cette décision même s’il devra «défendre la position du Conseil fédéral».

Les enjeux climatiques ont besoin d’une politique d’anticipation et non pas de réaction. Le ministre de l’Environnement ne cesse pourtant de ralentir l’action de la Suisse et de repousser les échéances, au nom de sacro-saintes «réalités économiques». L’an dernier, il a ainsi allégé les sanctions pour les importateurs de véhicules qui ont dépassé les limites autorisées d’émissions de CO2. La facture aurait dû atteindre 200 millions de francs, elle a été réduite de moitié, rappelle Le Temps. Résumons: le conseiller fédéral a donc extirpé 25 millions par année aux forêts – sous prétexte d’arbitrage budgétaire – tout en faisant un cadeau de 100 millions à l’industrie automobile, rien que pour l’année 2025.

Chaque mesure retardée nous éloigne d’un monde encore viable

Il affirme également sans sourciller que la Suisse n’atteindra pas probablement pas ses objectifs de réduction des émissions de CO2 en 2030, «ne voyant pas comment la Confédération pourrait débloquer les 300 à 400 millions nécessaires», au vu du contexte budgétaire. L’état des finances est pourtant loin d’être une fatalité. Il découle d’une politique fiscale qui vise à ménager les plus aisé·es. En comparaison internationale, la Suisse a toujours «une charge fiscale relativement faible» relevait le Département fédéral des finances pas plus tard que le mois dernier.

Avec un flegme frôlant l’indécence, Albert Rösti déclare que si l’objectif de 2030 n’est pas atteint, il suffira de renforcer les mesures la décennie suivante. Ces affirmations ne font que mettre la poussière sous le tapis. Les blocages d’aujourd’hui ne se résoudront en effet pas par magie demain. Et le temps presse. Alors que le dérèglement s’accélère – Albert Rösti a d’ailleurs affirmé dans les colonnes de la Tribune de Genève et de 24 heures qu’il ne s’attendait pas à des épisodes de chaleur si forts cet été – chaque mesure retardée nous éloigne d’un monde encore viable.

Le conseiller fédéral en charge de l’Environnement utilise également un narratif dangereux: «La Suisse ne représente qu’un millième des émissions mondiales de CO₂. Nous n’atteindrons les objectifs climatiques que si tous les pays agissent de concert. J’ai malheureusement des doutes sur la capacité du monde à réussir cette transition. Sans action de leur part, la chaleur continuera d’augmenter», affirme-t-il toujours dans les colonnes du Temps. Une déresponsabilisation glaçante. Les émissions territoriales de la Suisse ne représentent qu’une partie de son empreinte carbone, une grande partie des biens consommés étant produits à l’étranger. En outre, elles ne prennent pas en compte l’impact considérable de sa place financière, qui échappe aux mesures pour le climat. La Suisse se doit de lutter contre le réchauffement climatique à la hauteur de ses moyens, qui sont plus élevés que ceux de la plupart des pays du monde. Elle a également une responsabilité historique, son développement ayant massivement reposé sur les énergies fossiles.

Et les solutions existent. La Confédération dispose d’une réelle marge de manœuvre, par exemple en imposant une réglementation contraignante à sa place financière. Banques, assurances, fonds de pension continuent aujourd’hui de financer largement les industries climaticides. Selon une étude menée par l’ONG allemande Urgewald et relayée par Breakfree et l’Alliance climatique, la Suisse fait partie des dix principaux pays qui investissent dans les énergies fossiles. Avec une participation particulièrement importante d’UBS, de Pictet et de la Banque nationale suisse. La durabilité de la place financière fait d’ailleurs l’objet d’une initiative populaire déposée ce printemps. Cet été caniculaire est aussi un signal pour la Confédération, qui ne pourra continuer à sacrifier les mesures climatiques pour financer l’armée, sans importantes conséquences. Le 19 septembre prochain, une coalition de plus de 50 organisations appelle à descendre dans la rue, à Genève et à Lausanne, pour rappeler la nécessité d’agir, avec le slogan «pas d’étés à 50°C».