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Essais cliniques: intégrer les femmes

Si l’inclusion des femmes dans les essais cliniques progresse depuis trente ans, la recherche médicale néglige encore trop souvent leurs spécificités de santé. Cette hausse de la visibilité féminine traduit une simple mise en conformité réglementaire plutôt qu’une réelle prise en compte du genre dans l’innovation thérapeutique, selon deux chercheuses françaises.
Dans les études qui visent à développer de nouveaux médicaments, par exemple, les effets différenciés pour les hommes et les femmes ne sont généralement pas analysés. KEYSTONE
Santé

La question du genre est peu abordée dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques, au détriment des femmes. Une étude, qui s’appuie sur plus de 52 000 essais cliniques, menés depuis les années 1990 dans le monde entier, montre une inclusion grandissante des femmes dans ces processus. Il s’avère que la hausse de la présence des femmes dans les études répondrait davantage à une mise en conformité avec les réglementations officielles qu’à une réelle prise en compte de leurs spécificités de santé.

Le genre1> Comme dans les recherches précédentes sur le sujet, nous employons le terme de «genre» pour faire référence aux catégories tant biologiques que sociales, «femmes» et «hommes», de manière à inclure les déterminants à la fois biologiques et sociaux. a un effet2> www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/sites/hce/files/files-spip/pdf/rapport_sexe_genre_soigner-v9-2.pdf sur la santé des individus3> www.revmed.ch/revue-medicale-suisse/2021/revue-medicale-suisse-744-2/medicaments-sexe-et-genre (développement de maladies, symptômes, vécu des patientes et des patients…). Certaines maladies, par exemple l’infarctus du myocarde4> www.ameli.fr/paris/assure/sante/themes/infarctus-myocarde/definition-survenue-facteurs-favorisants, ne se traduisent pas par les mêmes symptômes chez les femmes et chez les hommes, et les symptômes typiquement féminins (grande fatigue, nausée…) sont moins bien connus. Cela peut donner lieu à un sous-diagnostic et à des pertes de chance chez les femmes5> theconversation.com/les-stereotypes-de-genre-nuisent-a-la-sante-des-femmes-et-des-hommes-88989.

Une étude britannique6> jounals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/2048872616661693 publiée dans European Heart Journal montre ainsi que le risque d’un mauvais diagnostic de l’infarctus pour les femmes est supérieur de 40% à celui des hommes7> www.ouest-france.fr/sante/infarctus-les-femmes-ont-40-de-risque-detre-mal-diagnostiquees-4455139. Des données suisses8> www.planetesante.ch/Magazine/Cardiovasculaire/Infarctus-du-myocarde/L-infarctus-feminin-mal-connu-mais-meurtrier font un constat identique; les méconnaissances des différences liées au sexe mènent à un retard de consultation et de prise en charge. Celle-ci est en moyenne de 53 heures pour les femmes quand elle n’est que de 15 heures chez les hommes.

Conscients de ce problème, les pouvoirs publics incitent depuis quelques années les parties prenantes de la recherche et développement (R&D) en médecine et dans l’industrie à considérer la question du genre en amont, dès les phases d’idéation (processus d’innovation) et de test (test de concept, essai clinique).

Nous avons mené une recherche9> shs.cairn.info/revue-journal-de-gestion-et-deconomie-de-la-sante-2025-2-page-65?lang=fr pour objectiver et apporter des éléments de réponse aux interrogations qui demeurent autour de la question du genre dans le processus d’innovation en santé. Nos résultats montrent une inclusion grandissante des femmes dans les essais cliniques, mais de manière artificielle et, donc, avec un impact qui semble limité sur la santé de femmes, à l’exception de certaines maladies typiquement féminines.

Une recherche médicale androcentrée

Le sujet du genre reste très peu abordé en pratique dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques10> www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1550857907800489 autrement que sous l’angle de la maternité et des pathologies purement féminines (endométriose, santé gynécologique…).

Des études11> www.revmed.ch/revue-medicale-suisse/2021/revue-medicale-suisse-744-2/medicaments-sexe-et-genre ont mis en avant l’androcentrisme prégnant dans la recherche médicale, à savoir le fait que la médecine est envisagée uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin, les femmes étant perçues comme des variantes de la norme masculine. Ainsi, dans de nombreux manuels de médecine et de kinésithérapie, les représentations graphiques des membres «neutres» (bras, jambe…) correspondent en fait à des membres d’individus de sexe masculin.

Depuis plusieurs années, des recherches ont dénoncé la prise en compte très limitée des femmes dans l’innovation12> www.liberation.fr/france/2020/03/06/les-femmes-invisibles-dans-un-monde-cree-pour-les-hommes_1780895. Cette faible prise en compte se voit aussi dans l’innovation en santé, avec notamment la faible représentation des femmes dans les essais cliniques13> www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1550857907800507. En effet, le recrutement préférentiel, voire exclusif des hommes dans les essais cliniques a donné lieu à un corpus d’essais et de résultats portant majoritairement sur les hommes, au risque de mettre sur le marché des médicaments présentant plus d’effets secondaires ou une moindre efficacité pour les femmes, ou encore d’écarter des médicaments qui pourraient avoir un intérêt thérapeutique plus prononcé pour les femmes que pour les hommes. Par exemple, des études14> www.degruyterbrill.com/document/doi/10.1515/cclm-2012-0849/html soulignent que les femmes ne métabolisent pas les médicaments de la même manière que les hommes.

Exclure les femmes des essais cliniques peut donc conduire à leur prescrire des médicaments moins efficaces. Cela a donné lieu à un mouvement et des réglementations visant une plus grande intégration des femmes dans les essais cliniques.

Les différences genrées invisibilisées

Cependant, d’autres études pointent que la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques ne représente que la face émergée de l’iceberg. En effet, des méta-analyses tendent à montrer que la plupart des chercheurs ne distinguent pas les résultats, par exemple en ce qui concerne les effets secondaires, en fonction du genre15> onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1553-2712.2012.01389.x. En outre, en n’accordant pas d’importance aux différences biologiques (le système hormonal, par exemple) à travers les représentations des femmes dans les essais, les recherches menées conduisent à invisibiliser certaines différences genrées en matière de réaction aux médicaments.

Dans le même temps, d’autres différences sont au contraire surestimées, du fait de stéréotypes de genre16> www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/sites/hce/files/files-spip/pdf/rapport_sexe_genre_soigner-v9-2.pdf. Par exemple, les médecins ont plus souvent tendance à attribuer les symptômes mentionnés par les femmes à des causes psychosociales, et ceux mentionnés par les hommes à des causes organiques.

Une étude est lancée

C’est précisément l’angle mort que constitue la question du genre dans le processus d’innovation en santé que nous avons étudié en nous intéressant aux toutes premières phases du processus d’innovation, à savoir la phase d’essai clinique. Quel type d’arguments est avancé pour considérer un protocole d’essai clinique valide? Est-il question de genre? Si oui, comment est-il traité? Répondre à ces questions permet de mieux comprendre et qualifier l’impact de la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques sur les innovations en santé.

Notre étude s’est fondée sur une base de données contenant l’ensemble des essais cliniques enregistrés sur le site Clinicaltrials17> clinicaltrials.gov, premier site d’enregistrement d’essais cliniques (pour un total de plus de 52 000 essais cliniques menés depuis les années 1990 dans le monde entier). Nous cherchons ainsi à étudier dans quelle mesure la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques reste une réalité, mais aussi dans quelle mesure l’angle du genre est intégré dans les essais cliniques.

Fondée sur une base de données recensant, de façon exhaustive, les essais cliniques publiés sur le site Clinicaltrials, notre recherche18> shs.cairn.info/revue-journal-de-gestion-et-deconomie-de-la-sante-2025-2-page-65?lang=fr a révélé une inclusion grandissante au fil du temps des femmes dans les essais cliniques, mais avec une exception notable pour la phase 1, qui sert à évaluer entre autres le degré de toxicité du médicament mais aussi à définir la dose et la fréquence d’administration recommandées pour les phases suivantes. De manière plus précise, nous avons montré qu’il existe une distorsion méthodologique à l’œuvre dans les essais cliniques (notamment pour la phase 1).

En effet, le taux de féminisation moyen dans les essais cliniques, même s’il est plus faible dans la phase 1 et dans une moindre mesure la phase 2, n’est en apparence pas alarmant. Mais nous avons montré qu’il est artificiellement tiré vers le haut, car il y a plus d’essais réservés à des volontaires femmes que d’essais réservés à des volontaires hommes de manière globale et dans la durée, notamment du fait de l’existence d’essais portant sur des maladies quasi exclusivement féminines, telles que le cancer du sein.

En outre, très peu d’études explicitent des effets différenciés pour les hommes et les femmes, et notamment relatifs à la présentation des effets secondaires. Par conséquent, la prise en compte, en hausse malgré tout, de femmes dans les essais cliniques, apparaît davantage liée à une logique de mise en conformité avec des réglementations européennes et nord-américaines qui l’exigent de plus en plus depuis quelques décennies.

Mais la réglementation n’exige pas de donner des résultats par genre. Finalement, la distorsion initiale produit ses effets sur la santé des femmes, lesquelles demeurent non considérées spécifiquement dans le champ de la santé, exceptées pour quelques pathologies qui leur sont propres.

Notes[+]

Clotilde Coron et Sandra Charreire Petit sont respectivement professeure des universités en Sciences de gestion à la Faculté Jean Monnet, Université Paris-Saclay et professeure de management, Université Paris-Saclay.

Article paru sous le titre «Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques», theconversation.com