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Des arguments pour nous faire taire

Selon Marc Ribeaud, la neutralité suisse revêt une forme d’hypocrisie.
Initiative

La défense de l’initiative sur la neutralité par Timeo Antognini dans Le Courrier du 2 juillet, m’a surpris. Par ses contradictions d’abord. En effet une stricte neutralité interdit toute prise de position officielle sur ce qui se passe à l’étranger, et donc aussi en Palestine et à Gaza, mais il reproche au gouvernement son inaction envers Israël. Et l’ajout proposé à l’article 54 dilue et relativise les objectifs «humanistes» de la Constitution.

Le passé en témoigne: la neutralité c’est surtout de l’hypocrisie. Pendant la guerre froide la neutralité suisse était un vernis. Les grandes manœuvres de l’armée désignaient clairement l’ennemi, personne n’était dupe. La neutralité a aussi permis de mener des affaires, rentables pour la Suisse, et qui cachaient des arrangements inavouables entre les deux camps.

Coincée entre quatre pays qui pendant des siècles se sont affrontés, la Suisse s’est déclarée neutre pour survivre. Elle a tiré la leçon de Marignan et s’est engagée à ne prendre parti ni pour la France, l’Allemagne, l’Autriche, ou l’Italie. Depuis la Seconde Guerre mondiale la situation a beaucoup évolué: cette neutralité locale n’a plus de sens et sur le plan mondial la Suisse est clairement perçue comme faisant partie du monde occidental. Le commerce des matières premières semble encore assez bien ancré à Zoug et à Genève. Par contre en ce qui concerne les affaires politiques, de nombreux autres pays (Turquie, Etats du Golf, Norvège, Singapour) s’affirment comme médiateurs. Si la fin du secret bancaire réduit encore l’attrait de sa neutralité, pour les grosses fortunes, la Suisse continue d’être sûre, fiable et confortable.

Nicolas Bouvier avait trouvé les Iraniens moins hypocrites que les Occidentaux. Là où leurs intérêts le leur commande, comme sur toute la planète, ils sont cyniques et l’assument. L’UDC propage l’image d’une Suisse vertueuse et neutre. Cela n’a pas empêché Monsieur Maurer de faire les louanges de la Chine en ignorant le sort de Hong Kong et des Ouïgours. On pardonne tout à un régime autoritaire pourvu que l’économie suisse en tire profit. Ici et ailleurs les idéaux proclamés dans la Constitution, dont les droits humains, sont trop souvent violés. La gauche doit sans relâche veiller à les faire respecter et il serait insensé, comme le préconise Timeo Antognini, de donner à l’UDC, sous couvert de neutralité, des arguments pour nous faire taire, tous, à commencer par Le Courrier.

Marc Ribeaud,
Delémont