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Les femmes au front pour la justice

Quand l’art et le droit s’unissent pour défier l’impunité des crimes de guerre. Réunies à Genève, onze créatrices exilées, du Soudan à la Palestine, transforment le traumatisme de la guerre en une résistance politique et juridique. Par leurs œuvres et leur plume, elles brisent le silence des statistiques pour forcer le monde à agir.
«Le monde refuse d’entendre.» La journaliste palestinienne Nour El Assy s’exprime lors de la soirée «Women on the Frontline», organisée en marge du Conseil des droits de l’homme. Genève, 22 juin 2026. VITTORIA GROH/LAW
Droits humains

Loin d’être uniquement les victimes des conflits armés, les femmes en sont les témoins privilégiées, la mémoire, mais aussi les voix de la résistance. En marge de la 62e session du Conseil des droits de l’homme à Genève (du 15 juin au 7 juillet), la Délégation de l’Union européenne auprès de l’ONU a accueilli le 22 juin une soirée exceptionnelle à la résidence de l’ambassadrice Deike Potzel. Conçu et organisé par Antonia Mulvey, fondatrice et directrice exécutive de Legal Action Worldwide (LAW), l’événement, intitulé «Women on the Frontline», a réuni onze femmes artistes venues du Soudan, d’Ouganda, d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, d’Iran, d’Ukraine et de Palestine. A travers leurs œuvres, elles témoignent des exactions de la guerre. A l’heure où certaines voix proclament la mort du droit international et où l’attention politico-médiatique se détourne, leur art et leur parole peuvent-ils encore contraindre le monde à agir?

«A Legal Action Worldwide, nous représentons des milliers de survivantes de crimes internationaux. Beaucoup sont des femmes et des enfants. Nombre d’entre elles ont enduré des crimes si horribles qu’il leur est très difficile d’en parler», rappelle Antonia Mulvey lors de la soirée1> Antonia Mulvey s’est également exprimée au cours d’un entretien exclusif, tout comme la journaliste palestinienne Nour El Assy.. «Les femmes en première ligne se battent non seulement pour elles-mêmes, mais pour leurs familles et leurs communautés.» Avocate internationale des droits humains forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès de survivantes de crimes de guerre et ancienne enquêtrice de l’ONU, elle a notamment travaillé au Bangladesh après le génocide de 2017 contre les Rohingyas du Myanmar. En janvier 2026, cette juriste britannique a accompagné des femmes survivantes à La Haye pour représenter les témoins rohingyas de l’affaire Gambie c. Myanmar devant la Cour internationale de justice, face à un Etat qui niait toute intention génocidaire. Pour elle, il est crucial que les victimes soient entendues non seulement comme témoins, mais aussi comme de véritables actrices de la justice.

L’art pour exister et résister

Dans une autre procédure engagée en 2018, LAW a obtenu, après six ans d’efforts visant le gouvernement du Sud-Soudan, que le comité de l’ONU pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes (CEDAW) se saisisse du cas de femmes violentées qu’un Etat récalcitrant n’avait pas protégées. C’était la toute première fois qu’un organe de l’ONU acceptait de transmettre anonymement une plainte à un Etat, ouvrant ainsi la voie à d’autres plaignantes partout dans le monde.

Le parcours proposé par «Women on the frontline» guidait les invité·es d’une œuvre à l’autre: des toiles de body mapping portant le récit de Sud-Soudanaises rescapées de violences sexuelles, un casque de réalité virtuelle plongeant le visiteur dans le village yézidi de Kocho, ou encore La Chaise vide venue de Gaza pour matérialiser l’absence. On y découvrait aussi les portraits de femmes afghanes signés Fatimah Hossaini, ainsi qu’un film sur la quête de justice des Rohingyas. «On ne parle jamais que de la guerre et de ses horreurs et, franchement, la plupart des gens ne supportent plus de regarder les informations», observe Antonia Mulvey. Montrer qu’un art d’une force inattendue naît malgré tout de ces trajectoires brisées est sa façon de rouvrir les yeux du public. Un moyen de faire entendre ces femmes, au-delà des rapports froids et des statistiques de guerre.

D’un conflit à l’autre court un même fil conducteur, résumé par un panneau venu du Sinjar yézidi: «Le génocide est un processus, pas un événement isolé.» Des camps du Soudan aux décombres de Gaza, c’est cette dureté, cette usure et cet effacement que ces femmes documentent, chacune à sa manière. Cet art agit d’abord sur celles qui le portent. «L’une des choses qui les aident à se reconstruire, c’est l’art sous toutes ses formes: le chant, la peinture, le dessin, la performance», explique Antonia Mulvey. Pour ces femmes forcées à l’exil, la création ravive le lien avec leur terre d’origine et prolonge une parole souvent censurée. «Après avoir témoigné des violences subies, elles décrivent un soulagement, comme un poids qui se lève. C’est un art qui leur permet de reconquérir leur dignité, et d’avancer.»

Deux autrices palestiniennes incarnent un autre paradoxe marquant: celui d’un génocide qui se poursuit à la vue de tous, et contre lequel plus personne, ou presque, ne semble vouloir agir. Nour El Assy et Batool Abu Akleen, toutes deux exilées de force, usent de leur plume afin de porter la voix de leur peuple.

Journaliste et essayiste, publiée notamment par Mediapart, Nour El Assy a longtemps rapporté le quotidien de Gaza. Elle a vu, de l’intérieur, le marché de l’information se refermer progressivement. «Au début, il y a eu étonnamment énormément d’attention», se souvient-elle. Puis les rédactions ont cessé d’accepter ses sujets. «Ce n’est pas vraiment intéressant», lui répondait-on, jusqu’à ce que son photographe, resté à Gaza, n’obtienne plus la moindre commande. Pour elle, cette éclipse n’a rien d’un hasard: «Les crimes continuent, le génocide continue», mais l’attention s’est déplacée. Pire encore, les voix elles-mêmes ont été délibérément prises pour cible à travers l’assassinat des journalistes à Gaza. «Aujourd’hui le monde refuse d’entendre. Cela ne veut pas dire que ce qui s’y passe est de moindre importance.» Elle se garde pourtant d’ériger Gaza en exception, citant le Soudan ou la République démocratique du Congo, «ces guerres dont on ne parle presque pas».

Briser le paradoxe de l’indifférence

Ce que Nour El Assy choisit de documenter, ce sont «les petites choses» que l’Occident, focalisé sur les chiffres et le décompte des morts, ne voit pas: l’intimité, l’hygiène, ou ces femmes enceintes qui accouchent «sans anesthésie, sans médicaments». Ce qu’elle dénonce dépasse les massacres physiques: en rasant le tribunal de Gaza et le barreau, en plus des écoles et des hôpitaux, l’armée israélienne a détruit l’infrastructure même qui protégeait les femmes. Anéantir ces structures, c’est rendre les droits «morts dans la pratique» et renvoyer les femmes à la merci des rapports de force, où l’argent, la nourriture, les enfants deviennent autant de moyens de pression. C’est une attaque ciblée contre leur existence en tant que sujets de droit.

Nour El Assy refuse pourtant les étiquettes réductrices que l’on assigne d’office aux femmes: «Je n’aime pas le mot ‘victime’, et encore moins celui de ‘survivante’, ni celui d’héroïne. Nous sommes vulnérables, humaines, de chair et de sang.» Ce rôle de porte-parole, elle ne l’a pas choisi: «Les circonstances m’ont forcée à devenir la voix de chaque femme de Gaza.»

A ses côtés, la jeune poétesse Batool Abu Akleen, primée et traduite, vit désormais en exil à Paris. Elle a hésité jusqu’au dernier moment à faire le déplacement. Fille d’un juriste, elle confie avoir connu Genève, enfant, non comme une ville mais comme une loi: celle que son père lui récitait, à savoir les Conventions du même nom. Ayant survécu très jeune à un bombardement alors qu’elle se trouvait à l’école, ses parents l’avaient crue morte. Face à l’assemblée silencieuse de la soirée, elle évoque une terreur intime, antérieure à celle de mourir: celle d’être violée par les soldats israéliens, une angoisse partagée par un million de femmes que nulle loi ne protège plus sur le terrain.

De cette confrontation quotidienne avec la mort, et de la perte de ses proches, sont nés plusieurs écrits poignants. Dont l’ouvrage collectif majeur Gaza. Voix de la Résistance: journaux d’un génocide (Actes Sud, 2026), qu’elle a coécrit avec Nahil Mohana, Ala’a Obaid et Sondos Sabra. Dans la préface, l’autrice Gillian Slovo souligne avec force: «La douleur et le déplacement de ces femmes sont en résonance directe avec ceux de leurs ancêtres.» C’est de ce traumatisme transgénérationnel qu’est également issu le recueil personnel de Batool Abu Akleen, 48 kg, dans lequel elle a consigné «les parties de son corps» qu’elle avait retrouvées, au cas où personne ne le ferait pour elle. Son propos, pourtant, ne s’attarde pas sur la souffrance mais se concentre sur la détermination: «Il faut admettre, dit-elle, que les institutions internationales ont failli. Il est temps de cesser de parler pour enfin agir.»

Antonia Mulvey ne nie pas les entraves rencontrées par LAW, qui déploie ses actions dans près de vingt pays. «Le droit est là, et nous devons en mobiliser les instruments», affirme-t-elle, rappelant que l’organisation mène ce combat «avec un certain succès» depuis des années. Contre le récit d’un droit international agonisant, elle tient bon. Pour elle, «l’aide juridique est aussi vitale que l’aide humanitaire». De plus, les financements des Etats, loin de se tarir, augmentent – signe pour la directrice que la voie juridique reste légitime. Ce qui a changé, c’est le contexte: «Le droit international est de plus en plus régulièrement attaqué sur le terrain politique.» Elle distingue alors deux horizons: «La justice, celles qui ont enduré ces crimes ne l’atteindront peut-être jamais. Comment une femme violée ou une mère qui a vu son enfant se faire tuer pourrait-elle l’obtenir? Ce que nous pouvons viser, c’est que les responsables – un Etat, des individus ou leurs complices – répondent de leurs actes.»

Face à ce réalisme juridique, Nour El Assy tranche avec amertume: «Je ne crois pas vraiment à la justice. Parce qu’on nous a trahies.» Un sentiment d’abandon qui résonne lourdement, alors que les institutions internationales commencent tout juste à formaliser l’ampleur du désastre. En mai 2026, la Commission internationale indépendante de l’ONU chargée d’enquêter dans le Territoire palestinien occupé – Cisjordanie, Jérusalem-Est, bande de Gaza – et en Israël a officiellement conclu dans son rapport ­(A/HRC/62/22) qu’Israël a commis un génocide à Gaza. Elle y documente par ailleurs des violences systématiques visant les femmes et les filles palestiniennes: agressions physiques graves, menaces sexuelles et impunité persistante.

Le droit face au déni de justice

Interrogées sur la position des Etats qui se disent neutres, telle la Suisse, les deux femmes réagissent selon leur propre sensibilité. «Quiconque n’agit pas est complice», lance sans détours Nour El Assy. Antonia Mulvey souligne, quant à elle, que la Suisse, en tant que berceau des Conventions de Genève et siège du droit international humanitaire, «s’est donné une obligation particulière». Celle de protéger les civils, mais aussi les journalistes et les travailleur·euses humanitaires pris délibérément pour cible dans ces conflits. Elle espère ainsi voir la Confédération «franchir un pas de plus afin de remplir ses obligations».

Dans les jardins feutrés de la résidence, devant une assemblée composite de délégations, d’ONG et d’humanitaires, Luana de Souza, chargée de plaidoyer à PeaceWomen Across the Globe, salue «des voix qu’on ne peut plus se permettre d’ignorer». Habituée des processus de paix, elle rappelle un paradoxe cruel: ces femmes «font un travail immense sur le terrain mais restent invisibles, et ne sont jamais invitées quand on signe la paix».

La soirée s’est achevée sur le chant de la Soudanaise Jumana Eltigani, porté comme un message de paix pour ces millions de femmes qui, malgré les violences, conservent leur dignité et luttent contre l’impunité. Leurs voix se répondent d’un continent à l’autre, exprimant un refus collectif de l’oubli et de la censure. Par leur art et leur force collective, elles laissent espérer qu’elles parviendront à secouer la torpeur internationale et à pousser le monde à agir et mettre fin à ce déni de justice.

Notes[+]

Jérôme Gygax est historien, journaliste, docteur en relations internationales.