Comment traduire flügchen, ce terme non genré comme l’est tout le texte d’Eva Maria Leuenberger? Comment restituer le rythme du je lyrique, et cette langue qui dit beaucoup en peu de mots? Valentin Decoppet évoque sa traduction de l’araignée, long poème sur la résilience qui invite à réfléchir à la place que nous occupons dans le monde actuel, et invitation à résister.
hier ist der anfang,/flügchen. C’est ainsi que commence le long poème d’Eva Maria Leuenberger, jeune poéte·sse suisse allemand·e non-binaire dont le recueil die spinne a été récompensé par un Prix Suisse de littérature en 2025. J’avais entendu parler d’iel et de son œuvre sans avoir jamais eu l’occasion de me plonger dans ses poèmes avant de participer au jury des prix fédéraux de littérature. Et il s’est alors passé quelque chose qui ne m’arrive presque jamais: j’ai commencé à traduire les poèmes en même temps que je les lisais. Sans analyse préalable, sans réfléchir, simplement porté par le rythme de la langue et la puissance des mots. Au crayon, ma première version a accompagné la sienne et s’est cocréée en miroir de ma lecture et du texte original. Là où se trouvent d’habitude des questions ou des remarques sur le texte, il y avait une première version de la traduction.
l’araignée est un texte sur la résilience, le fait de continuer à vivre dans un monde qui s’écroule, de garder la tête haute et de ne pas abandonner. La langue des poèmes est simple, précise, parfois même brute, elle dit beaucoup en peu de mots. Leuenberger produit des images qui permettent de comprendre la situation, de se mettre à la place du je lyrique et de se laisser entraîner par la narration poétique. Car c’est peut-être ce qui comptait le plus pour la traduction, le rythme du texte. Au fil des versions, le rythme, le son des poèmes s’imprégnait en moi, et j’ai développé peu à peu un français qui lui aussi rythmait l’expérience du je lyrique. Il m’arrive souvent de rencontrer mes auteur·ices pour discuter avec elleux des problèmes que j’ai rencontrés, même s’iels ne parlent pas toujours le français, ce qui était supposément le cas pour Eva. Et pourtant: iel a lu toute ma traduction et relevé systématiquement les passages dont le rythme n’était pas encore au point, soit que je m’attachais encore trop au sens, soit au rythme de l’original. Au final, c’est ensemble que nous avons trouvé le rythme juste pour ces derniers passages problématiques.
De la même manière que le texte était rythmé, la traduction aussi a avancé à un rythme soutenu, peut-être à l’exception d’un mot, ou d’un personnage plutôt: dans die spinne, le je lyrique s’adresse à flügchen, lui parle, rassure cette créature. Et ce nom pose un problème pour la traduction: en allemand, flügchen fait penser à quelque chose de petit, ailé, et le diminutif -chen fait que le mot est neutre, donc non genré. On a affaire à une créature fragile, l’alter-ego du je lyrique. La langue française, elle, n’a que deux genres. Et c’était pourtant l’un des enjeux de ce texte, qui du début à la fin n’est pas genré. Il existe des solutions pour garder un langage aussi épicène que possible – certains adjectifs le sont de toute manière, d’autre fois il faut faire d’un participe passé un verbe à l’actif etc. – mais flügchen est longtemps resté flügchen. Une solution à laquelle j’avais pensé aurait été volette, qui permettait de garder une certaine parenté avec flügchen, gardant un flou autour de la forme exacte de la créature, mais le mot était genré au féminin. Après avoir longtemps réfléchi et demandé autour de moi, j’en suis arrivé au surnom moustique. En prenant le nom d’un insecte, fréquemment utilisé comme surnom pour des enfants par exemple, je gardais le côté ailé et fragile de flügchen tout en évitant de genrer, moustique pouvant être utiliser pour un garçon ou une fille.
moustique:
tu ne verras pas la fin et
le commencement aussi
n’est rien qu’un mot.
les fils flottent.
et pourtant.
reste ici.
reste.
C’est sur ce dernier poème que se termine l’araignée. À travers ce voyage initiatique, le livre invite à réfléchir à la place que nous occupons toutes et tous dans le monde actuel, à dépasser les sentiments de peur et d’anxiété qui peuvent nous envahir au vu de l’actualité chaque jour plus brutale et déprimante. Mais c’est aussi une invitation à résister, à ne pas se laisser envahir par le désespoir, une invitation à lutter pour ce qui est important, à rester ici, et à ne rien lâcher.
Valentin Decoppet, mai 2026