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L’envers du Vélib’

Fin du monde et petits fours

«Mes deux mandats, ils en valent quatre, en termes de réalisations! […] Quand je vois des parents qui emmènent à vélo leur gamin à l’école sur les pistes cyclables, ça m’émeut aux larmes. Et je me dis: ‘Waouh’. Je suis comme eux, une Parisienne qui rêvait de vivre mieux dans sa ville, et j’ai pu ouvrir cette voie-là. Pareil pour la présence de la nature à ­Paris».

Ces paroles (débordantes de modestie) sont celles de la désormais ex-maire de Paris, Anne Hidalgo. Elles sont extraites d’un long portrait dans le quotidien Libération consacré à l’ancienne édile parisienne et à son bilan. Un de plus, j’ai envie de dire. Le Monde, Bloomberg, The Guardian, Le Parisien… Les interviews, articles de presse, et portraits (ou devrais-je dire publi-reportages?) élogieux se succèdent à un rythme soutenu ces dernières semaines. L’ancienne candidate à l’élection présidentielle (1,7% des voix exprimées) et candidate malheureuse à la tête du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU est fière de son bilan et le fait savoir.

Mais à quel bilan se réfère-t-elle au juste? Comme en atteste l’extrait précédent, c’est surtout son bilan environnemental qui est mis en avant. «Bienvenus à Paris, la ville qui a dit non aux voitures» titrait ainsi Bloomberg, le média de son ami milliardaire philanthrope Michael Bloomberg. Pistes cyclables, journées sans voiture, Vélib’, propreté de la Seine, «forêts urbaines», «îlots de fraicheur», fermeture des voies sur berges, bornes de recharge pour véhicules électriques, COP21, jeux olympiques «neutres en carbone»… Sept mille voitures en moins. 50 000 places de parking pour deux roues. Mille cinq cents km de pistes cyclables. Deux cents rues fermées à la circulation. A en croire Hidalgo, les faits et les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Mais il existe d’autres chiffres. Des chiffres bien moins flatteurs pour la maire sortante et son équipe. Dans un récent rapport sur les inégalités sociales en France, Jérôme Fourquet et Marie Gariazzo (qu’on peut difficilement qualifier de dangereux gauchistes), ont ainsi montré que le prix du mètre carré avait plus que doublé à Paris ces vingt dernières années (atteignant 9500 Euros en moyenne). Anecdote amusante et consternante relevée par les deux chercheurs dans leur rapport: Il y a désormais pas moins de 13 agences immobilières de luxe Barnes dans la capitale française.

Un indicateur supplémentaire de l’embourgeoisement de la capitale française sous Hidalgo est la mainmise d’une poignée d’ultrariches sur des pans entiers de son espace urbain. Privatisation d’espaces publics, rachat et conversion de monuments et bâtiments publics en musées privés et incubateurs à start-ups, multiplication des enseignes de luxe… Comme l’ont montré plusieurs enquêtes journalistiques et travaux de recherche, les élites (Xavier Niel, François Pinault et Bernard Arnaud en tête) ont façonné la ville à leur image. Le Paris populaire cède peu à peu sa place au Paris des jet-setteurs, collectionneurs d’œuvres néo-pop, et disciples de la start-up nation1>Voir le dossier de Médiapart consacré à LVMH ou encore l’excellent ouvrage de Soline Nivet, Paris Ville Free (369 éditions, 2025)..

Loin d’être séparées l’un de l’autre, l’embourgeoisement et le verdissement de la capitale française sont intimement liés. Un rapide coup d’œil au palmarès annuel Barnes (toujours eux!) des villes les plus recherchées par les high net worth individuals suffit à s’en rendre compte. Si Paris y figure quasi systématiquement dans le top 5 mondial, c’est aussi à cause de sa réputation de «ville verte» et de son offre en matière environnementale. Car c’est bien connu, les riches et leurs bambins adorent les espaces verts, les pistes cyclables et les bornes de recharge électrique. En plus, les villes vertes ça peut rapporter gros. L’installation d’une «forêt urbaine» ou d’un «ilot de fraicheur», la rénovation thermique d’un immeuble ou la construction d’une nouvelle piste cyclable ça réduit certes l’emprunte carbone mais ça fait aussi grimper le prix de l’immobilier. Bref, c’est du win-win pour les 1%!

Pour les 99% restants, en revanche, c’est une toute autre histoire. L’extension d’une piste cyclable, l’installation d’une nouvelle borne Vélib’ en bas de son immeuble, le remplacement d’une épicerie de quartier par un magasin bio, la conversion de la Petite Ceinture (ancienne voie ferrée qui entoure Paris) en parc urbain ultrasécurisé, la transformation d’un terrain vague en jardin partagé pour bourgeois en mal de campagne… ça fait exploser les loyers et le coût de la vie. Ça complique le quotidien (déjà difficile) des classes populaires et des populations les plus vulnérables (migrants, sans-abris…). Ça les repousse hors du boulevard périphérique et hors de nos vues. C’est aussi ça le bilan de Anne Hidalgo et de son équipe. Une ville certes plus verte mais aussi une ville plus gentrifiée que jamais. Preuve supplémentaire (et pour paraphraser le camarade Chico Mendes), qu’une politique urbaine verte sans lutte des classes c’est du jardinage pour CSP+ éco-anxieux.

Notes[+]

Edouard Morena est maître de conférence en science politique à la University of London Institute in Paris

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