Lorsque l’exploitation minière de l’uranium a commencé à la fin des années 1960 au Niger, la population n’a pas été informée des risques. Lorsque les mineurs ont commencé à mourir prématurément de maladies «inexpliquées», les gens se sont heurtés à un mur de désinformation et de déni. La lutte a alors commencé. A l’époque des premiers décès suspects, les mines étaient en activité depuis plus de trente ans, soit à peu près la période de latence du cancer du poumon. Les médecins des hôpitaux d’entreprise n’étaient pas habilités à diagnostiquer les maladies professionnelles.
Les mineurs ont créé une ONG, Aghirin’Man, un terme tamasheq (touareg) signifiant «bouclier de l’âme», afin d’enquêter sur ces décès prématurés. En 2003, des physiciens du laboratoire français de la Commission de recherche indépendante sur la radioactivité (Criirad) – qu’Aghirin’Man avait contactés – se sont rendus au Niger; à leur atterrissage, leurs appareils de mesure des radiations ont été confisqués. Des appareils avaient toutefois été envoyés par la Poste, ce qui a permis de mener l’enquête. Le premier rapport a été publié en 2003, suivi en avril 2005 par un rapport plus détaillé.1> Criirad, Note de synthèse: «Impact de l’exploitation
de l’uranium par les filiales d’Areva au Niger», 2017. https://tinyurl.com/3xmwfxfy,2>Criirad, Note de synthèse sur la contamination de l’environnement par la mine d’Arlit (Niger), 2005. https://tinyurl.com/renbprhz La Criirad a constaté des niveaux de radioactivité supérieurs aux seuils jugés sûrs par l’OMS dans l’eau, le sol et l’air. Ces niveaux élevés de radioactivité avaient des répercussions évidentes sur la santé des mineurs et des habitant·es des villes minières.
En 2009, la société minière Areva, Médecins du Monde, Aghirin’Man et la Criirad notamment, ont créé un «Observatoire de la Santé». Son objectif était d’apporter un soutien juridique aux victimes, de contribuer à l’émergence d’une réglementation régissant les activités des mines, et de sensibiliser les institutions aux questions de responsabilité sociale des entreprises3> Business & Human Rights Resource Centre, «Niger: Mise en place officielle de l’Observatoire de la Santé de la région d’Agadez par Areva», 2011. https://tinyurl.com/2zk3txv2. En 2010, la Criirad est retournée au Niger avec Greenpeace pour évaluer la situation. Les résultats, publiés dans l’étude Left in the Dust4>Greenpeace International, Left in the Dust: AREVA’s radioactive legacy in the desert towns of Niger, rapport, 2010. https://tinyurl.com/yvdun7ww, ont mis en évidence des problèmes majeurs de santé: les travailleurs ont déclaré qu’après avoir cessé de travailler pour Areva, ils n’étaient plus pris en charge à l’hôpital de l’entreprise alors que, selon leur contrat, Areva devait prendre en charge leur santé pendant au moins trois ans après la fin de leur contrat.
Selon un médecin cité dans le rapport (p. 55), «dans ces hôpitaux, il n’y a pas de médecins du travail. Il y a des chirurgiens, des médecins généralistes et des sages-femmes. Ils sont très compétents dans leur domaine! Mais il n’y a aucun médecin chargé de déclarer les maladies professionnelles, comme l’exige la loi nigérienne. Areva a tout fait pour éviter cela, ce qui explique l’absence de maladies professionnelles depuis quarante ans.» Areva a déclaré que 700 travailleurs avaient bénéficié d’un examen médical, mais a également reconnu que sur ces 700, seuls deux avaient été indemnisés pour des dommages à la santé5>Actu-Environnement, «Santé des mineurs d’uranium: fin de l’accord entre Sherpa et Areva», décembre 2012. https://tinyurl.com/5a3ek27h.
Les mineurs d’uranium ont obtenu des preuves que la santé des personnes a été – et continue d’être – affectée en raison d’une exposition continue aux rayonnements. L’ONG Aghirin’Man continue d’œuvrer, entre autres, pour retirer la ferraille contaminée du marché des métaux et des habitations. En 2023, Syntramin, syndicat des travailleurs de la mine du Niger, a engagé une action en justice contre la filiale d’Orano, la Cominak, pour que les mineurs puissent bénéficier de soins pour leurs pathologies graves.
En mars 2021, la mine d’Akouta, exploitée par la Cominak, a été fermée en raison de l’épuisement des gisements d’uranium. Une opération de dépollution a été lancée, notamment grâce à Aghirin’Man et à l’engagement de la population. Cependant, début 2025, le directeur de la Cominak déclarait: «Orano nous a informé de la suspension temporaire du financement des travaux de réhabilitation du site.» Les habitant·es de la ville minière continueront donc d’être exposé·es aux radiations pendant une durée indéterminée.
La suspension du financement des travaux de réhabilitation est d’autant plus surprenante qu’Orano a publié en 2024 un «résultat net de 712 millions d’euros»6>Orano, 2024 Annual Results Presentation, février 2025, p. 29. https://tinyurl.com/mfmr9ku8. Le gouvernement militaire du Niger avait [suite à sa prise de pouvoir en 2023] retiré à Orano les licences d’exploitation minière pour le projet d’Imouraren et, en raison du blocus imposé par les pays de la Cedeao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), l’expédition du concentré d’uranium déjà produit était devenue impossible. Ces circonstances pourraient expliquer la réticence d’Orano à poursuivre les paiements pour les travaux d’assainissement d’Akouta.
La dernière mine d’uranium en France a fermé en 2001, pas seulement parce que c’était moins cher de se fournir au Niger, mais aussi parce que les impacts des mines sur la santé et la nature commençaient à être connus. Aujourd’hui Orano s’apprête à exploiter un gisement d’uranium en Mongolie. Une enquête7>Mediapart, «En Mongolie, des niveaux anormaux de radioactivité mesurés près des mines d’Orano», 17 septembre 2025. https://tinyurl.com/4ptvfu5p de Mediapart de septembre 2025 relève déjà de graves dysfonctionnements et la Criirad suit le sujet de près.
Notes