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Les mégabassines n’ont pas prospéré

Trois ans après la violente répression de la manifestation de Sainte-Soline, les militant·es antibassines poursuivent la lutte, plus soudé·es et organisé·es. «Ici, c’est toujours une lutte pour l’eau!»
À Melle (Deux-Sèvres), reportage
Rassemblement contre les violences policières à Bordeaux, le 30 mars 2023 à l’occasion d’un appel à manifester national pour dénoncer les violences policières lors de la mobilisation à Sainte-Soline, deux jours plus tôt. KEYSTONE
France

«Regarde là-haut, il y a même des oiseaux!» Au-­dessus du parvis du centre culturel de Melle, où se sont réunis les anti­bassines pour commémorer la marche du 25 mars 2023 contre la réserve d’eau de Sainte-Soline, un drone de la gendarmerie nationale bourdonne.

Jakarta face à la montée des eaux 1Rigolard·es, une cinquantaine de militant·es attablé·es autour d’une tarte à l’oignon et de gobelets de café saluent l’œil numérique comme un élément du folklore policier qui les accompagne depuis trois ans: contrôles aux ronds-points, fouille des sacs et des véhicules, camionnette de surveillance au coin de la rue… «La routine!»

Ce samedi 28 mars, concluant une semaine d’anniversaire de la manifestation qui avait réuni 30 000 personnes et dont la répression avait causé 200 blessé·es dont 4 graves, Adeline, cheville ouvrière de Bassines non merci, lit dans la salle de conférence du Metullum les mots d’apaisement proposés par la «Team soins»: «Notre lutte se base sur le [fait de] prendre soin de soi-même et prendre soin des autres.»

A contre-pied de la caricature propagée par les autorités et les syndicats agricoles productivistes justifiant une répression croissante, les antibassines se retrouvent pour consolider leurs rangs sans larmes, ni haine, ni violence.

Une sérénité qui se nourrit de victoires trop vite oubliées. «D’après le projet original, en 2021, il aurait dû y avoir dix-neuf mégabassines en activité dans le Poitou. Aujourd’hui, il n’y en a que trois qui marchent, rappelle Anne-Morwenn Pastier, porte-parole de Bassines non merci Vienne et hydrogéologue. Notre lutte paie!»

Politique contaminée par le débat sur les bassines

Au-dessus de son t-shirt «Action antifasciste Deux-Sèvres», Ragondin* étire un sourire fatigué mais satisfait. «Rien que dans le coin, on parle de 40 ou 50 réserves abandonnées. Certains agriculteurs renoncent avant même d’avoir commencé, se félicite le Poitevin. Il y a des bassines qu’on a gagnées sans le savoir!»

Sur une table à l’entrée de l’événement, une exposition de grenades reconstituées à partir de morceaux glanés sur les différentes manifestations rappelle la répression percutante, pétante et fumante déployée à Sainte-Soline. «Là-bas, on a découvert l’artillerie, résume un vingtenaire venu du nord du département. Cette répression incompréhensible, ça nous a décidés à nous engager encore plus.» Venus marcher pour l’eau, beaucoup ont fait le ­chemin retour en réaction aux violences policières.

«Notre lutte se base sur le [fait de] prendre soin de soi-même et prendre soin des autres» Adeline*

La peur nimbe encore la vie des activistes comme un brouillard. Maraîchère à côté de Poitiers, Stella confie: «Je ne sais plus comment militer sans prendre de risque: j’ai beaucoup de camarades qui ont fini en garde à vue.» A l’occasion des récentes élections municipales – divisant sa commune entre pro et antibassines –, la jeune femme de 28 ans a réalisé que la vie politique avait été contaminée par ce débat.

Comme à Melle où le maire sortant a payé de son siège le soutien à la lutte.
«Quand j’ai porté ma proposition de moratoire sur l’eau, tout ce qui documentait la science a été nié et balayé par des insultes, se souvient Clémence Guetté, députée La France insoumise originaire des Deux-Sèvres. L’objectif, c’était de diviser. Mais ce mouvement s’est soudé et n’a pas perdu le fond du sujet: ici, c’est toujours une lutte pour l’eau.»

«Démilitariser de l’extérieur»

Dans le hall bruissant à la sortie de la plénière du matin, le porte-parole de Bassines non merci, Julien Le Guet, interpelle la foule: «La Coordination rurale [syndicat agricole dont plusieurs figures sont proches de l’extrême droite] a réuni 60 personnes et 8 tracteurs, donc pas de stress, annonce-t-il en tassant des mains les inquiétudes d’une attaque du syndicat probassines flottant dans l’air. On ne va pas les provoquer, on ne va pas les voir, on ne va pas leur donner ça.»

Observateur pour la Ligue des droits de l’Homme (LDH) depuis la manifestation antibassine de La Rochelle à l’été 2024, Thierry Leblan Falzone apprécie l’évolution des modes d’action: «Plus festifs, plus réfléchis.»

Réuni·es devant la gendarmerie de Melle dans la soirée du 25 mars, au lieu des slogans, les antibassines ont levé des panneaux couverts des insultes proférées par les gendarmes à Sainte-Soline et rendues publiques par les vidéos des caméras piétons. «Des yeux se sont baissés chez les CRS, souligne-t-il d’un tremblement de moustache. Les militants, en prouvant qu’ils ne sont pas violents, ils rendent difficile le maintien de l’ordre: c’est de la démilitarisation de l’action par l’extérieur!»

Un mouvement «façon puzzle»

Sur le revers des vestes cliquettent un torrent de luttes: A69, LGV Bordeaux Toulouse, surf park… «Tout ça, c’est le même sujet: c’est l’accaparement des ressources, résume Gyoza*, militante anti-usine à saumons venue de Royan [Charente-Maritime]. L’important, c’est de se compter pendant des temps sympas.»

Cette stratégie de «composition» permet d’assembler des groupes alliés par capillarité. «La mobilisation est déjà prise en charge, chaque organisation apporte quelque chose pour compléter: c’est un puzzle», analyse Julien Rivoire, venu partager ses compétences chez Greenpeace en matière de démocratie de l’eau.
«Des gens nous ont contactés chez Cancer Colère pour nous signaler des projets de bassine dans le sud de la Vienne, rapporte Caroline Proust, membre de l’association dans le département voisin. Les gens nous voient comme des interlocutrices pour la coordination de cette lutte.»

Le refrain se répète au fil de la journée, de plénière en atelier: «Tout le monde a sa place: faire la cantine, être médic… C’est participer à la lutte.» Joignant le geste à la parole, une poignée de militantes et militants façonnent avec bonheur les pâtons préparés par la Boulange mobile installée en ville. Plus de drone dans le ciel. Les tracteurs de la Coordination rurale ont déserté Melle sans aller au-devant des antibassines. Ne reste dans l’air que l’odeur du pain chaud.

*Prénoms d’emprunt

Publié par le magazine Reporterre le 30 mars 2025. Sur reporterre.net