Alors que le Conseil fédéral s’obstine à relancer l’atome, l’association Sortir du nucléaire dénonce l’imposture d’une «énergie souveraine». Derrière le mirage climatique se cache un système néocolonial qui empoisonne le Sud global et finance des régimes autoritaires. Au Niger, ce modèle sacrifie les mineurs et contamine les terres depuis des décennies.
Des femmes puisent de l’eau près d’Akokan (Arlit), au Niger. Greenpeace y mesure l’impact radiologique de l’extraction d’uranium par le groupe français Areva sur les populations civiles. GREENPEACE/PHILIP REYNAERSExtraction
Alors que le Conseil fédéral, sous l’influence d’Albert Rösti et de l’UDC, poursuit avec zèle son projet de relancer le nucléaire tout en obtenant l’achat de nouvelles centrales électriques alimentées au gaz, le débat public reste centré sur la sécurité d’approvisionnement et les émissions de CO2. Bien que ces préoccupations soient pleinement fondées, elles ne doivent pas occulter le fait que l’uranium et le gaz sont à 100% importés du Sud global, générant de lourdes pollutions qui empoisonnent le vivant partout où l’extraction a lieu.
Comme le souligne l’ouvrage collectif Atlas de l’uranium (2022), «l’exploitation minière de l’uranium ne peut être séparée du colonialisme systémique». Si cette dynamique a historiquement alimenté les programmes nucléaires occidentaux entre 1940 et 1980 via des colonies ou ex-colonies, elle perdure aujourd’hui sous la forme de «colonies domestiques». C’est le cas au Canada, où l’uranium provient «des terres indigènes des Dénés, terres que ces dernier·ières n’avaient jamais cédées et où, aujourd’hui encore, ils et elles subissent les effets de son exploitation».1> Atlas mondial de l’uranium. Rosa-Luxemburg-Stiftung, Berlin, et Réseau Sortir du nucléaire, Lyon. (2022). www.sortirdunucleaire.org/Atlas-mondial-de-l-uranium
L’imposture d’une souveraineté sous dépendance. L’uranium utilisé dans les centrales nucléaires suisses provient majoritairement du Kazakhstan, premier exportateur mondial. A cela s’ajoute l’étape cruciale de l’enrichissement du minerai d’uranium: la Russie détient près de la moitié des capacités mondiales d’enrichissement, faisant de la Suisse un cofinanceur de la guerre de Poutine en Ukraine. Les réacteurs de Beznau (AG) fonctionnent d’ailleurs à 100% avec de l’uranium enrichi en Russie.
Loin de l’image idyllique d’une énergie souveraine louée par une UDC peu naïve mais très cynique, le nucléaire repose sur une chaîne globalisée dont les maillons sont des régimes autoritaires et corrompus. La Suisse se retrouve ainsi prise entre le marteau et l’enclume: d’une part, elle se place sous la dépendance de Moscou; de l’autre, elle entretient des régimes corrompus du Sud global qui maintiennent leurs populations dans la soumission économique et la pollution chronique. Dans la plupart des pays d’extraction, l’uranium est extrait par injection d’acide sulfurique (lixiviation in situ), contaminant les nappes phréatiques, diffusant du radon dans la nature. Cela ne semble pas émouvoir M. Rösti. Mais nous, voulons-nous vraiment d’une Suisse qui maintient des territoires dans un état de subordination tout en remplissant les poches de régimes corrompus, sans aucun bénéfice pour le développement des pays d’exportation?
Choisir le nucléaire, ce n’est pas choisir l’indépendance. C’est financer un régime autoritaire que la Suisse sanctionne par ailleurs; c’est perpétuer un système fondé sur un extractivisme bon marché dont les populations voisines et les générations futures payent ou payeront le prix réel dans leur chair. On se rappellera les 450 essais nucléaires menés au Kazakhstan durant l’ère soviétique, exposant 1,5 million de personnes aux radiations, ou plus récemment l’implantation d’une centrale nucléaire à Ülken, dans l’est du pays, décidée en 2022 après une consultation locale manipulée. Construire de nouveaux réacteurs nucléaires reviendrait, pour la Suisse, à souscrire à un nouveau cycle de cinquante ans d’extraction et de dépendance. Un débat honnête ne peut ignorer cette réalité.
Le climat, alibi d’un modèle conservateur. Les nostalgiques de l’atome prétextent aujourd’hui la protection du climat pour obtenir l’autorisation de construire une nouvelle centrale nucléaire. Ce n’est qu’une imposture de plus, aussi simple que fourbe, venant de ceux-là mêmes – Albert Rösti et l’extrême droite – qui veulent imposer des projets d’extension des autoroutes et coupent les fonds aux trains de nuit. Ces priorités conservatrices et colonialistes sont précisément ce que mettra en lumière le contre-sommet Stop Pillage (lire ci-dessous): notre impact sur le climat et le respect des droits humains ne s’arrêtent pas à nos frontières.
Si toutes les sources d’énergie recourent à l’extractivisme dans le Sud global, le tandem nucléaire-fossile surclasse de loin toutes les autres par sa dépendance aux combustibles. Parler de système énergétique durable impose donc de parler de maîtrise de la consommation et de décroissance, afin d’extraire toujours moins de matériaux et de mieux utiliser notre matière grise. Non pas comme une régression, mais comme un acte nécessaire de résilience et de solidarité.
Lorsque l’exploitation minière de l’uranium a commencé à la fin des années 1960 au Niger, la population n’a pas été informée des risques. Lorsque les mineurs ont commencé à mourir prématurément de maladies «inexpliquées», les gens se sont heurtés à un mur de désinformation et de déni. La lutte a alors commencé. A l’époque des premiers décès suspects, les mines étaient en activité depuis plus de trente ans, soit à peu près la période de latence du cancer du poumon. Les médecins des hôpitaux d’entreprise n’étaient pas habilités à diagnostiquer les maladies professionnelles.
Les mineurs ont créé une ONG, Aghirin’Man, un terme tamasheq (touareg) signifiant «bouclier de l’âme», afin d’enquêter sur ces décès prématurés. En 2003, des physiciens du laboratoire français de la Commission de recherche indépendante sur la radioactivité (Criirad) – qu’Aghirin’Man avait contactés – se sont rendus au Niger; à leur atterrissage, leurs appareils de mesure des radiations ont été confisqués. Des appareils avaient toutefois été envoyés par la Poste, ce qui a permis de mener l’enquête. Le premier rapport a été publié en 2003, suivi en avril 2005 par un rapport plus détaillé.1> Criirad, Note de synthèse: «Impact de l’exploitation
de l’uranium par les filiales d’Areva au Niger», 2017. https://tinyurl.com/3xmwfxfy,2>Criirad, Note de synthèse sur la contamination de l’environnement par la mine d’Arlit (Niger), 2005. https://tinyurl.com/renbprhz La Criirad a constaté des niveaux de radioactivité supérieurs aux seuils jugés sûrs par l’OMS dans l’eau, le sol et l’air. Ces niveaux élevés de radioactivité avaient des répercussions évidentes sur la santé des mineurs et des habitant·es des villes minières.
En 2009, la société minière Areva, Médecins du Monde, Aghirin’Man et la Criirad notamment, ont créé un «Observatoire de la Santé». Son objectif était d’apporter un soutien juridique aux victimes, de contribuer à l’émergence d’une réglementation régissant les activités des mines, et de sensibiliser les institutions aux questions de responsabilité sociale des entreprises3> Business & Human Rights Resource Centre, «Niger: Mise en place officielle de l’Observatoire de la Santé de la région d’Agadez par Areva», 2011. https://tinyurl.com/2zk3txv2. En 2010, la Criirad est retournée au Niger avec Greenpeace pour évaluer la situation. Les résultats, publiés dans l’étude Left in the Dust4>Greenpeace International, Left in the Dust: AREVA’s radioactive legacy in the desert towns of Niger, rapport, 2010. https://tinyurl.com/yvdun7ww, ont mis en évidence des problèmes majeurs de santé: les travailleurs ont déclaré qu’après avoir cessé de travailler pour Areva, ils n’étaient plus pris en charge à l’hôpital de l’entreprise alors que, selon leur contrat, Areva devait prendre en charge leur santé pendant au moins trois ans après la fin de leur contrat.
Selon un médecin cité dans le rapport (p. 55), «dans ces hôpitaux, il n’y a pas de médecins du travail. Il y a des chirurgiens, des médecins généralistes et des sages-femmes. Ils sont très compétents dans leur domaine! Mais il n’y a aucun médecin chargé de déclarer les maladies professionnelles, comme l’exige la loi nigérienne. Areva a tout fait pour éviter cela, ce qui explique l’absence de maladies professionnelles depuis quarante ans.» Areva a déclaré que 700 travailleurs avaient bénéficié d’un examen médical, mais a également reconnu que sur ces 700, seuls deux avaient été indemnisés pour des dommages à la santé5>Actu-Environnement, «Santé des mineurs d’uranium: fin de l’accord entre Sherpa et Areva», décembre 2012.https://tinyurl.com/5a3ek27h.
Les mineurs d’uranium ont obtenu des preuves que la santé des personnes a été – et continue d’être – affectée en raison d’une exposition continue aux rayonnements. L’ONG Aghirin’Man continue d’œuvrer, entre autres, pour retirer la ferraille contaminée du marché des métaux et des habitations. En 2023, Syntramin, syndicat des travailleurs de la mine du Niger, a engagé une action en justice contre la filiale d’Orano, la Cominak, pour que les mineurs puissent bénéficier de soins pour leurs pathologies graves.
En mars 2021, la mine d’Akouta, exploitée par la Cominak, a été fermée en raison de l’épuisement des gisements d’uranium. Une opération de dépollution a été lancée, notamment grâce à Aghirin’Man et à l’engagement de la population. Cependant, début 2025, le directeur de la Cominak déclarait: «Orano nous a informé de la suspension temporaire du financement des travaux de réhabilitation du site.» Les habitant·es de la ville minière continueront donc d’être exposé·es aux radiations pendant une durée indéterminée.
La suspension du financement des travaux de réhabilitation est d’autant plus surprenante qu’Orano a publié en 2024 un «résultat net de 712 millions d’euros»6>Orano, 2024 Annual Results Presentation, février 2025, p. 29. https://tinyurl.com/mfmr9ku8. Le gouvernement militaire du Niger avait [suite à sa prise de pouvoir en 2023] retiré à Orano les licences d’exploitation minière pour le projet d’Imouraren et, en raison du blocus imposé par les pays de la Cedeao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), l’expédition du concentré d’uranium déjà produit était devenue impossible. Ces circonstances pourraient expliquer la réticence d’Orano à poursuivre les paiements pour les travaux d’assainissement d’Akouta.
La dernière mine d’uranium en France a fermé en 2001, pas seulement parce que c’était moins cher de se fournir au Niger, mais aussi parce que les impacts des mines sur la santé et la nature commençaient à être connus. Aujourd’hui Orano s’apprête à exploiter un gisement d’uranium en Mongolie. Une enquête7>Mediapart, «En Mongolie, des niveaux anormaux de radioactivité mesurés près des mines d’Orano», 17 septembre 2025. https://tinyurl.com/4ptvfu5p de Mediapart de septembre 2025 relève déjà de graves dysfonctionnements et la Criirad suit le sujet de près.
> Business & Human Rights Resource Centre, «Niger: Mise en place officielle de l’Observatoire de la Santé de la région d’Agadez par Areva», 2011. https://tinyurl.com/2zk3txv2
>Mediapart, «En Mongolie, des niveaux anormaux de radioactivité mesurés près des mines d’Orano», 17 septembre 2025. https://tinyurl.com/4ptvfu5p
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