A l’occasion de son centenaire, la Fédération internationale des journalistes publie un ouvrage retraçant un siècle de luttes pour la liberté de la presse et les droits des journalistes: Une voix pour informer le monde – Un siècle de combats et de solidarité1>A. Bellanger & F. Le Cam (Dirs.), Une voix pour informer le monde – Un siècle de combats et de solidarité, Bruxelles, Edition de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), 212 pages.. De la naissance du syndicalisme journalistique aux défis du numérique, ce livre revient, grâce à des universitaires et surtout aux journalistes membres, sur les combats qui ont façonné la profession.
La solidarité, rempart de l’indépendance
Le 13 juin 1926, lorsque des syndicats de journalistes venus du monde entier se réunissent à Paris pour créer la Fédération internationale des journalistes, à l’invitation du Syndicat des journalistes français, l’idée peut sembler audacieuse: organiser à l’échelle mondiale une profession qui se définit par son indépendance. Pourtant, ce pari s’impose rapidement comme une nécessité. Face aux pouvoirs politiques, militaires et économiques, les journalistes comprennent qu’ils ne peuvent défendre leur métier qu’ensemble.
Un siècle plus tard, cette intuition apparaît presque évidente. L’histoire de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) est celle d’un combat permanent pour défendre une profession essentielle à la démocratie, mais constamment exposée aux pressions, aux violences et aux tentatives de contrôle.
Construire un journalisme libre. La FIJ naît dans l’entre-deux-guerres, à un moment où l’Europe découvre à la fois la puissance de la presse et sa fragilité. Les journalistes veulent protéger leur autonomie professionnelle, mais aussi affirmer que l’information n’est pas une simple marchandise. Elle constitue un bien public.
Dès ses premières années, la Fédération agit sur plusieurs fronts. Elle soutient la reconnaissance du statut professionnel des journalistes, défend l’idée d’une carte de presse internationale, et pose les bases d’une déontologie commune. L’objectif est clair : distinguer l’information professionnelle de la propagande et des manipulations politiques.
Lorsque les régimes autoritaires s’installent en Europe dans les années 1930, la FIJ se retrouve confrontée à ses premières épreuves. Elle exclut l’organisation de presse allemande lorsque celle-ci adopte des règles antisémites imposées par le régime nazi. Ce geste symbolique rappelle une ligne qui ne changera jamais: un syndicat de journalistes ne peut accepter la discrimination ou la censure comme norme.
Résister aux fractures du monde. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement international des journalistes se fracture à son tour sous l’effet de la guerre froide. Deux organisations rivales se disputent la représentation mondiale de la profession: la Fédération internationale des journalistes à l’Ouest, installée à Bruxelles, et l’Organisation internationale des journalistes à l’Est, basée à Prague.
Mais malgré ces divisions idéologiques, la FIJ poursuit son travail de fond: défendre la liberté de la presse, améliorer les conditions de travail et renforcer la solidarité entre journalistes. Avec la vague de décolonisation, elle s’ouvre progressivement à l’Afrique, à l’Asie et à l’Amérique latine. Ce mouvement transforme profondément l’organisation, qui cesse d’être une fédération majoritairement européenne pour devenir un véritable réseau mondial.
Documenter les atteintes à la liberté de la presse
Dans ces régions souvent marquées par les dictatures ou les conflits, la FIJ joue un rôle discret mais déterminant: soutenir la création de syndicats de journalistes, former des reporters, défendre les journalistes emprisonnés et documenter les atteintes à la liberté de la presse.
Défendre les journalistes menacé·es. A partir des années 1990, une réalité brutale s’impose: le journalisme est devenu l’un des métiers les plus dangereux au monde. La FIJ commence alors à recenser systématiquement les journalistes tués dans l’exercice de leur métier dans sa «Killed list», le recensement annuel des journalistes tué·es.
Le bilan est vertigineux: plus de trois mille journalistes et travailleur·euses des médias ont été tué·es en trente-cinq ans2. Contrairement à une idée répandue, la majorité d’entre eux ne meurent pas sur les champs de bataille. Ils et elles sont assassiné·es pour avoir enquêté sur la corruption, le crime organisé ou les abus de pouvoir.
Face à cette violence, la fédération développe des outils concrets. Elle crée un Fonds international de sécurité – International SafetyFund – destiné à soutenir les journalistes menacé·es et leurs familles. Elle organise des formations à la sécurité dans les zones de conflit et mène un plaidoyer constant auprès des institutions internationales pour mettre fin à l’impunité.
En 2006 puis en 2015, son action contribue à l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies de deux résolutions – 1738 et 2222 – condamnant les attaques contre les journalistes dans les conflits armés.
L’éthique comme socle. La FIJ ne se limite pas à défendre les journalistes, mais défend aussi le journalisme lui-même. En 1954, elle adopte la Déclaration de Bordeaux, premier code international de déontologie journalistique. Ce texte affirme des principes simples mais essentiels: recherche de la vérité, respect des faits, protection des sources, refus de la manipulation.
Ces principes seront actualisés au fil du temps, jusqu’à l’adoption de la Charte mondiale d’éthique des journalistes, adoptée à Tunis en 2019, qui tient compte des nouveaux défis du numérique, des réseaux sociaux et des pressions économiques.
Dans un monde saturé d’informations et de désinformation, cette question de l’éthique est devenue centrale. Sans crédibilité, le journalisme perd sa fonction sociale.
Un métier sous pression. Aujourd’hui, le journalisme traverse une crise profonde. Les modèles économiques des médias s’effondrent, les rédactions se précarisent et les grandes plateformes numériques et les géants technologiques captent l’essentiel des revenus publicitaires.
L’information, un pilier démocratique
Dans le même temps, les régimes autoritaires n’hésitent plus à cibler ouvertement les journalistes. Les poursuites judiciaires abusives, les campagnes de harcèlement en ligne et la surveillance numérique sont devenues des outils courants pour intimider les reporters.
Les révélations sur les logiciels espions utilisés contre des journalistes ou les poursuites engagées contre des lanceurs d’alerte montrent que la bataille pour la liberté de la presse ne se joue plus seulement dans les rédactions. Elle se joue aussi dans les tribunaux, dans les parlements et dans l’espace numérique.
Une solidarité indispensable. Dans ce contexte, la mission de la Fédération internationale des journalistes reste plus actuelle que jamais. Son rôle n’est pas seulement de défendre une profession. Il est de rappeler que la liberté de la presse est indissociable des conditions de travail des journalistes.
Un·e journaliste précaire, menacé·e ou isolé·e ne peut pas remplir correctement sa mission. La qualité de l’information dépend donc aussi de la protection sociale, de l’indépendance professionnelle et de la solidarité entre journalistes.
C’est sans doute la principale leçon de ce siècle d’histoire: le journalisme n’est jamais acquis. Il doit être défendu, organisé et protégé.
A l’heure où la désinformation se répand et où les journalistes sont pris pour cible dans de nombreux pays, ce combat reste plus nécessaire que jamais. Car informer n’est pas seulement un métier. C’est une condition de la démocratie.
Notes