Dans la nuit noire, la mer est mauvaise. A bord de l’Ocean Viking, les lumières rouges éclairent le pont. Le navire tangue lourdement dans des vagues de plus de deux mètres. Quelque part, dans cette obscurité, des personnes dérivent sur un morceau de bois entouré de boudins en plastique. Nous le savons grâce à la «hotline» Alarm Phone. Nous monitorons le cas. Nous nous couchons tard, à tour de rôles, stressé·es.
Depuis plusieurs heures, nous suivons cette embarcation à la dérive. Un simple bateau en plastique, avec «35 personnes à bord, dont trois enfants». Leur position se trouve à environ 70 milles nautiques – 130 kilomètres – de la nôtre, dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne.
La dernière fois que nous sommes entré·es dans cette zone, notre équipe a été prise sous le feu d’armes de guerre pendant près de vingt minutes. Cinq de mes équipier·es actuellement à bord l’ont vécu. La tension est là.
Vers 22h30, nous estimons pouvoir croiser leur route aux alentours de 2h30 du matin. La mer est mauvaise: des vagues de plus de deux mètres, près de vingt nœuds de vent.
Nous savons que nous devons nous reposer avant d’affronter cela. Nous savons aussi que dehors, sur cette mer où nous avons déjà du mal à marcher droit à bord d’un navire de 70 mètres, une trentaine de personnes sont assises sur une embarcation de fortune.
Vers une heure du matin, une nouvelle position arrive. Le point de croisement est repoussé à 5h30. Nous doublons la veille aux jumelles. Les autres tentent de se rendormir.
Il est quatre heures du matin lorsque nos radios grésillent soudain dans toutes les cabines. «READY FOR RESCUE. READY FOR RESCUE. READY FOR RESCUE. THIS IS NOT A DRILL. CLOSE CONTACT.» La phrase que tout le monde connaît à bord. Et peut-être la pire situation que l’on puisse imaginer. Une mer démontée, en pleine nuit. Une embarcation sans lumière, repérée seulement grâce à la caméra thermique. Sur l’écran, des ombres vertes qui montent et descendent dans les vagues.
«CLOSE CONTACT» signifie que le bateau est tout proche. Que nous devons agir immédiatement. Les vagues générées par notre navire pourraient suffire à briser leur plancher. A 4h03, je suis déjà sur le pont. Autour de moi, les lumières rouges éclairent la scène. Casque sur la tête, gilet de sauvetage serré. Nous sortons les caisses, préparons le pont pour accueillir nos premiers invités. Trente-cinq minutes plus tard, les bateaux rapides (RHIBS) sont à l’eau. Les équipes sont briefées. Mon cœur bat vite. Dans la nuit, nous apercevons enfin un morceau de plastique flottant.
Des silhouettes dessus. Nos bateaux s’approchent et effectuent le premier tour d’évaluation, à hauteur d’œil. L’embarcation est en très mauvais état. La nuit est noire. L’odeur de fuel est extrêmement forte. Les vagues frappent violemment. Nous devons aller vite.
Les gilets de sauvetage sont distribués. A plusieurs reprises, Fatima, la pilote du bateau rapide doit recommencer son approche. Si le bateau touche le boudin de l’embarcation, celle-ci peut exploser sous la pression. Si elle reste trop loin, nous ne pouvons pas aider. Sur une mer qui s’étend sur des milliers de kilomètres, trente-cinq vies tiennent à quelques centimètres. Tout le monde finit par avoir un gilet. Nous pouvons commencer à évacuer l’embarcation.
La mer reste très forte. Les personnes à bord sont saturées par les vapeurs d’essence. Depuis des heures, le carburant s’est répandu dans le fond du bateau. Le choix est finalement fait de transférer toutes les personnes sur un seul bateau rapide, pourtant conçu pour vingt-cinq personnes. Le temps presse.
Le bateau repart vers l’Ocean Viking. A bord, nous sommes toutes et tous prêt·es. Fatima approche son bateau de l’échelle du navire. La mer est violente. Elle parvient à coincer l’étrave dans l’échelle pour stabiliser le bateau. Yannis et Hector se tiennent sur la plateforme du RHIB. Ils soutiennent la première personne qui s’apprête à grimper les six mètres qui nous séparent de l’eau. Six mètres qui les séparent de la sécurité.
Je suis en haut de l’échelle. Le premier homme me tombe dans les bras. Il n’a plus la force d’avancer. L’odeur d’essence est si forte. Il est si jeune. Je le soutiens, autant que je peux. Je détache son gilet de sauvetage. Je le dépose sur un banc. Il me regarde. Et me demande si ma famille est en sécurité. Si je vais bien.
Le jour commence à se lever. Nous avons 36 invité·es à bord. Certain·es dorment déjà, épuisé·es après plus de deux jours en mer. Sans eau. Sans vivre. Leur premier réflexe a été de me demander si ma famille était en sécurité. A cet instant précis, au milieu de la mer, je me sens exactement à ma place. Sur ce bateau, chacune et chacun essaie de prendre soin de l’autre. Ce monde-là existe.
Embarqué sur l’Ocean Viking, Elliot Guy, directeur général de SOS Méditerranée Suisse, livre son carnet de bord. Entre récits de sauvetages et analyses politiques, il éclaire les réalités humaines et les enjeux de l’urgence en Méditerranée centrale. Une série de six chroniques à retrouver chaque vendredi.