La mort et la célébration de la vie font désormais partie du même quotidien, et parfois, je ne sais toujours pas comment gérer cela. Cela fait plus de neuf mois que j’ai quitté mon poste en Ukraine, mais j’essaie encore de comprendre comment la guerre et la vie ordinaire peuvent coexister: comment les gens continuent-ils à vivre alors qu’ils sont entourés par la peur, l’incertitude et la perte ?
L’Ukraine est un vaste pays de plus de 600 000 km2, marqué par une ligne de front de plus de 1200 km. Pourtant, l’impact de la guerre s’étend bien au-delà. Si certaines villes peuvent sembler calmes à première vue, les frappes aériennes et les tirs de missiles touchent l’ensemble du territoire. Ces dernières années, le ciblage des infrastructures énergétiques a privé des millions de foyers d’électricité et de chauffage stables, aggravant la tension humanitaire et psychologique, surtout pendant l’hiver.
Selon la Mission de surveillance des droits de l’homme en Ukraine, 2025 a été l’année la plus meurtrière pour les civils depuis 2022, avec 2514 tués et 12 142 blessés par des violences liées au conflit. Ces chiffres témoignent de la souffrance généralisée et des risques accrus pour les personnes vivant loin du front. Le projet que j’ai coordonné à Vinnytsia, ville relativement sûre du centre-ouest ukrainien, permet à MSF de fournir des soins spécialisés à long terme en santé mentale, essentiels aux personnes touchées par la guerre, notamment les vétérans, les personnes déplacées, les survivants de captivité et les civils traumatisés.
Bien que mon rôle n’impliquait pas de travail clinique direct, j’ai souvent observé les patient·es dans les salles d’attente: des enfants, des jeunes femmes, des hommes et des aîné·es. Ces visages m’ont profondément marquée. J’avais constamment conscience des limites de notre action face à l’étendue de la souffrance qui subsistait au-delà de ceux que nous étions en mesure d’aider. Je me demandais souvent ce à quoi ces personnes étaient confrontées une fois les portes de la clinique refermées, quelles peurs, quelles pertes et quelles incertitudes elles emportaient dans leur quotidien. La guerre inflige des blessures invisibles. Dans la rue, les gens semblent fonctionnels, ils travaillent ou rient, tout en portant en eux d’importantes cicatrices psychiques liées aux bombardements, aux déplacements, au deuil, à la captivité ou à une peur constante.
Les souvenirs les plus poignants restent ces réveils à Kiev, au lendemain de violents bombardements. Je pensais d’abord aux enfants et à leur quotidien rythmé par le hurlement des sirènes d’alerte aérienne. En tant que mère, je comprends ce profond sentiment d’impuissance face à l’impossibilité de protéger pleinement son enfant d’une telle angoisse et d’une telle instabilité. Ces pensées ne me quittaient pas de la journée.
Parfois, on avait l’impression que chacun avait appris à aller de l’avant en feignant la normalité. C’est compréhensible, mais profondément troublant: si maintenir une apparence de vie ordinaire peut être une stratégie de survie, cela peut aussi masquer des traumatismes non résolus. D’une certaine manière, l’existence suit son cours: les gens continuaient d’aller au théâtre, au cinéma, au café, de fréquenter les salles de sport et de célébrer les petits bonheurs quotidiens. Parallèlement, la guerre s’est immiscée partout. Les sirènes, les explosions, les pannes de courant et le deuil sont devenus monnaie courante. Cette normalisation de la guerre est l’un des points les plus marquants, car lorsque la violence devient familière, elle remodèle la façon dont on pense, dont on ressent et don on perçoit la sécurité, la perte et l’avenir.
Aujourd’hui encore, j’essaie encore de comprendre cette coexistence de la vie et de la mort, de l’espoir et du désespoir. Elle continue de bousculer ma vision de la guerre et de l’humanité.