C’est au philosophe britannique Mark Fisher que l’on doit le concept «réalisme capitaliste» pour décrire la période néolibérale étendue que nous vivons. J’y ajouterais l’adjectif «triomphant», tant ce réalisme capitaliste prédateur prend désormais tous les rênes, qu’il s’agisse de la Chine, du Chili, de la Russie, des Etats-Unis ou de l’Europe.
Il s’agit également d’un mécanisme de capture numérique, qui gagne à tous les coups. Il suffit d’observer la rapidité des mutations de nos modes de vie, ne serait-ce qu’avec nos téléphones portables. Tandis que nous utilisons ses services, nous lui livrons, corps et âme, tout ce qui touche à notre sensibilité. Toutes ces données sont ensuite exploitées de manière à ce que nous soyons de plus en plus ciblé·es par une publicité toujours plus tenace. Ce virage digital s’accompagne d’un néofascisme plus ou moins brut, très actif, qui contamine les moindres rouages de la société, y compris la production de nos désirs.
Nous sommes ainsi devenu·es hyperconnecté·es aux écrans, piliers de sa pérennité. Le téléphone portable nous lie non seulement aux autres, mais il nous rassure également et nous confirme existentiellement que nous sommes bien là. Et pour se sentir être, nous n’avons plus besoin d’un point d’attache fixe. Le téléphone portable remplit largement ce rôle. Dessaisi·es de tout contact matériel ou de lien avec le «milieu naturel» (F. Neyrat, 2017), nous finissons par ne plus voir ni même sentir où nous sommes debout sur terre. Pis encore – tel est notre assujettissement –, nous ne cherchons même plus à le savoir. Donna Haraway l’avait déjà souligné dans Vivre avec le trouble (2011): «Nous sommes compost, pas post-humains.»
Dans le contexte socio-politique actuel, cette affirmation constitue un acte de résistance, qui porte sur toute la complexité sensorielle du vivant. Donna Haraway nous invite à nous recentrer sur la matérialité corporelle plutôt qu’à nous projeter dans un humain «augmenté», transhumaniste, détaché des processus métaboliques concrets qui font sens.
Cet acte de résistance nous plonge dans un irréductible «être avec», «être relié», être interdépendant de notre entourage, du caractère foncièrement collectif du vivant et de ses diverses matérialités: l’environnement. «Sympoïétique», dirait Donna Haraway.
Cela permettra aussi de soigner de manière créative nos corps malades et asservis par les multiples béquilles digitales qui violentent également la Terre
Le réalisme capitaliste triomphant, lui, nous plonge dans un environnement «dénaturé» (L. Mumford, 1970). Il constitue le revers du «devenir sensible» cher à Isabelle Stengers. Au cœur de ce verrouillage, où l’attrait des mentalités pour le consumérisme opère comme par magie, une question lancinante se pose au plus profond de nos besoins vitaux. Peut-on encore se délier, se débrancher? Peut-on encore désirer autre chose que cet ensemble illusoire de plaisirs artificiels qui nous maintiennent à notre place, reconnaissant·es envers cette société de «contrôle» selon les termes de Gilles Deleuze?
Actuellement, rien ne laisse entrevoir la possibilité d’une rupture avec le consumérisme. Pourtant, sans renoncer à un quelconque engagement macro-politique, on peut, ou plutôt, on doit encore intervenir dans l’agir au présent et sur ce qui dépend de nous. A la manière des «gestes mineurs» d’Erin Manning, il faut apprendre à combiner la critique sociale avec l’émancipation de notre subjectivité usurpée par le capital numérique, la souffrance au travail, la précarité salariale ou la misogynie. Il s’agit d’expérimenter, où que l’on se trouve, une écoute attentive et posée de notre singularité et de notre ressenti afin d’éveiller notre capacité d’agir, de lier en développant, dans l’espace privé comme public, des activités inédites de création qui nous tiennent à cœur. C’est la seule façon de réapprendre à «honorer ce à quoi nous tenons, ce qui nous donne la force de penser» (I. Stengers). Cela permettra aussi de soigner de manière créative nos corps malades et asservis par les multiples béquilles digitales qui violentent également la Terre.