Le très commenté discours à Davos du premier ministre canadien Mark Carney a fait son petit effet parmi les élites climatiques en janvier dernier. «Bravo à Mark Carney pour avoir osé dire la vérité aux puissants et pour son courage!» s’est ainsi exclamée Sandrine Dixson-Decleve, l’ancienne présidente du Club de Rome. Christiana Figueres, l’ancienne secrétaire exécutive de la Convention onusienne sur le climat (CCNUCC) et autoproclamée «architecte» de l’Accord de Paris, a salué un discours «courageux» et historique. La canadienne Tzeporah Berman, du Fossil Fuel Non-Proliferation Treaty, a remercié Carney d’avoir «dit tout haut ce qui devait être dit». Aux oubliettes donc le fait qu’un certain Carney Mark enchaîne les mesures climaticides depuis son élection en avril dernier1>Voir ma chronique du 19 janvier 2026.. En quinze minutes à peine, Carney a retrouvé sa place au cœur de la jet-set climatique.
Ce 20 janvier 2026, sur la scène centrale du Forum économique mondial, Carney a acté la fin de l’ordre libéral fondé sur le multilatéralisme et le droit international, une «fiction» qu’il appelle à dépasser en bâtissant de nouvelles coalitions de volontaires en fonction des enjeux, des intérêts et des valeurs partagées. «Nous savons que l’ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le regretter. La nostalgie n’est pas une stratégie», affirmait le premier ministre canadien.
Si l’appel de Carney a trouvé un tel écho parmi les élites climatiques, c’est qu’il résonne avec des débats en cours sur la pertinence et l’efficacité du régime climatique international. Dès 2023, et à l’initiative du Club de Rome, plusieurs figures du débat climatique international – Laurence Tubiana, Johan Rockström, Ban Ki-moon, ou encore Bertrand Piccard, pour ne citer qu’elleux – ont solennellement appelé à une «réforme du processus des COP» pour les faire passer de simples «négociations fermées» entre Etats, centrées sur la production de textes et d’accords, «à des plateformes multipartites axées sur la mise en œuvre, la reddition de comptes, le financement et l’échange d’expériences».
Ce premier appel fut accompagné de plusieurs autres appels. Et à chaque fois c’était grosso modo les mêmes exigences: d’un côté, ouvrir encore plus le processus onusien aux acteurs non et sous-étatiques. Et de l’autre, décentrer le débat climatique international du seul cadre multilatéral onusien de la CCNUCC en favorisant l’émergence de coalitions multipartites de volontaires autour de thématiques spécifiques.
La réélection de Trump et la sortie des Etats-Unis de l’Accord de Paris et de la CCNUCC n’ont fait qu’accentuer et amplifier ces appels à une réforme en profondeur de la gouvernance climatique internationale; appels qui se sont d’ailleurs accompagnés d’initiatives et mesures concrètes. Lors de la dernière COP à Belém, la présidence brésilienne a ainsi mis le paquet sur «l’agenda de l’action» et donné une place centrale aux villes, aux entreprises et autres acteurs non et sous-étatiques. Par ailleurs, une vingtaine de pays – Colombie et Pays-Bas en tête – se sont engagés en faveur d’une sortie des combustibles fossiles et ont annoncé l’organisation d’un sommet multipartite sur le sujet en avril, hors du cadre onusien.
Donner plus de place aux acteurs non et sous-étatiques et multiplier les initiatives en faveur de la décarbonation? Pourquoi pas. Surtout dans le contexte actuel de «backlash écologique». Sauf que, à y regarder de plus près, ces attaques en règle contre la CCNUCC et les COP ne visent pas seulement à relancer l’action climatique. Elles visent également – et peut-être surtout – à détourner un peu plus les regards des véritables enjeux et responsabilités de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons: les enjeux de justice et de responsabilité des pays riches. Le problème, à en croire les élites climatiques, ce n’est pas le fait que, COP après COP, les pays riches se dépeignent en héros de la cause climatique tout en ne respectant pas leurs obligations légales et financières, ou leurs engagements en matière de décarbonation. Le problème, nous assurent-iels, c’est le processus climatique onusien dans son ensemble.
Processus onusien qu’iels ont pourtant, ironie de l’histoire, façonné et longtemps défendu comme la seule et unique voie vers un monde décarboné – tant que les Etats-Unis en faisaient partie. En ciblant ce cadre aujourd’hui, ces mêmes élites s’attaquent indirectement à ce qui en fait, malgré toutes ses imperfections, un instrument essentiel (et unique) de justice et de coopération en matière climatique: le principe des responsabilités communes mais différenciées des Etats (inscrit à l’article 3 de la Convention). Ce principe permet aux pays les plus vulnérables et les moins responsables de mettre les pays riches face à leurs responsabilités historiques, leurs obligations financières et leurs incohérences. Un principe qu’il faut, n’en déplaise à Figueres et aux autres, défendre à tout prix si l’on veut réellement réussir la décarbonation de nos sociétés.
Notes