Je vais passer l’été seul à crever,
si j’avais un super-pouvoir ça serait voler, moi si j’avais un super-pouvoir ça serait de contrôler le temps, et moi mais alors moi si j’avais un super-pouvoir ça serait être invisible,
et ils continuent tous de parler d’eux-mêmes, ils sont venus mais je m’en fiche, j’ai même pas le pouvoir de garder mes meilleurs amis,
s’il commence comme ça l’été, avec un gâteau d’anniversaire qui goûte le cul et des amis qui sont pas vraiment des amis, si c’est ça, ça va être long,
l’été ça devrait être Luc Matteo et moi, les trois à transpirer tout le sucre mangé ensemble, un été entier passé sous une loupe en cristal, à réfléchir, faire fondre le chocolat au bain-marie sous la loupe, la lumière fraîche et le sucre cristallisé, l’herbe brûle,
mais s’ils pouvaient, Luc et Matteo mettraient une lanière sur chaque épaule, ces lanières de sac rouges vernies et immenses, ils sont tellement amis, ils porteraient un sac commun avec des épaules séparées, un sac comme une troisième personne entre eux,
c’est ça le cadeau qu’ils m’ont fait, un sac pour me remplacer,
la grande caissière me bénira,
bonnes vacances à tout le monde, moi je ne dis pas merci à la prof en chœur avec les autres, je range mes étiquettes dans mon banc pour l’année prochaine, elles auraient pu être jaunes violettes roses ou même orange, elles sont blanches comme des requins, comme des dents bien brossées de requins bien blancs,
je lève la tête de mon banc, Luc et Matteo sont déjà partis, il y a seulement les cadeaux de la première communion qui me font tenir le coup,
il parait qu’on n’est jamais tout seul, qu’il y a une sorte de grande caissière là-haut, qu’elle parle sans voix, elle me couvrira de bips dimanche quand la pastille fondra sur ma langue, dans ma tête des bips silencieux pour le reste de ma vie, une bonne action égale un bip, une mauvaise égale un bip aussi, aucune différence pour elle, elle m’aimera peu importe,
le prêtre dans son habit comme une glace enrobée dans du chocolat blanc, nous autres comme des glaces mini,
il y aura personne dans l’église, enfin, pas eux deux, le ciel est une grande aube et je suis dedans,
la fenêtre se souviendra de mon front,
le front appuyé contre la fenêtre pour regarder les feux d’artifices, avec les parents dans le jardin, les parents et leurs meilleurs amis autour de la table en bois, le feu posé sur le bois à côté de la table, le gazon c’est même pas de la vraie herbe,
les couleurs dans le ciel je m’en fous, j’ai passé tout juillet à dessiner au windows color et les fenêtres donnent mieux que le ciel,
il y a tellement de bruit que j’entends plus les parents, l’hymne national ou les bips, j’entends presque plus cogner dans la tête, j’entends que la tête cogner contre la vitre avec un grand poc, marquer la vitre avec mon gras de front, plein de fois, je cogne, poc, dans la vitre, les herbes aussi peuvent être grasses,
on faisait tout Luc Matteo et moi, poc, feu de tout bois, tout feu tout flamme avec des branches, les bras remplis de bonheur, des mains avec des échardes, des brindilles sous les ongles, des rameaux tous les dimanches, et là mes mains toutes lisses, lisses de chez lisses quand je les appuie contre la vitre, paf, je me les sors de la tête mes amis, paf, mon irremplaçable front, mes windows color partout sur mon ciel, les autres rien à battre, paf,
sur le feu de bois, la grande caissière caramélise à coup de feux d’artifice, une grande crème brûlée, poc, je savais pas qu’elle était en sucre, poc, poc,,,
L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans (3/12)
A l’occasion de ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS) collabore avec Le Courrier qui publie une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième et troisième année autour du thème de «La fête».
L’ILS fait partie de la Haute école des arts de Berne et offre un Bachelor en écriture littéraire.
