Nous animons des lieux de vie qui sont des laboratoires vivants de la transition écologique, où l’engagement communautaire et environnemental est fort. L’article du Courrier présente un bilan mitigé, citant pêle-mêle le mérite d’avoir réussi, des habitants heureux, des défis de gestion et un grand turnover. Avec du recul, l’essentiel du bilan s’exprime dans une question centrale: l’engagement en faveur de la solidarité et de l’écologie au sein d’une coopérative subventionnée devrait-il être facultatif ou contractuel?
Pour situer, aujourd’hui en Suisse, plus de 300 000 personnes habitent dans des logements d’utilité publique détenus par des coopératives proposant des loyers abordables. Mais alors qu’il faudrait urgemment diviser nos consommations par trois pour éviter l’effondrement industriel, moins de 0,1% s’y sont engagées par contrat. Ces deux chiffres cadrent bien les enjeux sociétaux actuels.
Car faute de contraintes ou de mesures incitatives fortes pour polluer moins, la mentalité prédominante en Occident en matière d’habitat (et de consommation) est: «Je ferai de mon mieux pour participer à des réunions, aux cultures et productions artisanales, mais mon bail ne dépend pas de mon engagement; donc même sans actions écologiques pour la collectivité, il n’y aura aucune conséquence».
Dans la centaine d’écovillages européens membres du Global Ecovillage Network (GEN), le statut de membre ne repose pas seulement sur le bail et les parts sociales: il exige des accords contractuels – et non plus facultatifs – liant les cohabitant·es, avec une mise en commun mensuelle de temps et d’argent. Vivre en écovillage, c’est adopter des habitudes de sobriété et de résilience communautaire: on partage l’alimentation, l’agenda, la communication, les savons, le recyclage, le potager, les décorations, les fêtes… Concrètement, la cafétéria est une place du village conviviale. Cette organisation s’appuie sur un contrat social solide: Ecopol, qui définit les modalités de l’engagement. Chaque adulte y contribue par des achats groupés de biens et services (150 à 250 francs par mois) et une dizaine d’heures de contribution mensuelle à la collectivité.
D’autres éco-lieux amis, en Suisse, expérimentent aussi des modèles d’engagement contractuel et communautaire. Principalement à la campagne, en petits groupes, sans aides publiques, avec des freins administratifs, un grand turnover et/ou peu d’activités; beaucoup de responsabilités sur peu d’épaules… La politique des petits pas contractuels existe aussi chez d’autres acteurs bien implantés, comme la coopérative Equilibre à Genève, où l’engagement est d’une heure par mois et qui est dotée d’une épicerie participative.
Pourtant, les alertes scientifiques sont unanimes: l’écart entre nos modes de vie et les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat est devenu insoutenable. La Suisse le respecte si peu qu’elle a d’ailleurs été condamnée en 2024 pour son inaction climatique. En l’absence d’un cadre légal contraignant, il est difficile de renoncer volontairement à la surconsommation, sans garantie de réciprocité ni certitudes quant à l’utilité de ces efforts face au péril actuel. Cette situation engendre de réels défis de gestion au sein des écovillages.
L’espoir porté par ces laboratoires vivants de la transition écologique est qu’en cas d’effondrement progressif, de pénurie ou de rationnement, les outils de gestion des «communs» (temps et argent) développés par ces pionniers pourront rapidement être adaptés à d’autres coopératives et écoquartiers. Avec Ecopol, nous anticipons les «vaches maigres» en préparant une sorte de «plan Wahlen du XXIe siècle». Alors malgré les vents contraires, on continue. Depuis nos débuts il y a trente-deux ans, et sous forme de coopérative pérenne depuis dix ans, notre équipe évolue de manière organique et participative, avec des décès récents de fondateurs et de nouveaux partenaires qui nous rejoignent après une période d’essai. Nous réussissons ainsi à intégrer des personnes en transition qui souhaitent expérimenter ce modèle; certaines s’installent durablement.
En conclusion, osons une question délicate: face à l’urgence climatique, le droit à un habitat digne et abordable est-il un critère suffisant pour obtenir des aides publiques? Pourquoi ne pas attribuer en priorité les terrains en droit de superficie et les prêts fédéraux avantageux aux écovillages qui proposent un engagement contractuel progressif et une dynamique d’amélioration collective? Pour approfondir ces enjeux, nous organisons en 2026-2027 des débats publics sur l’engagement contractuel en coopérative, à travers des repas-rencontres participatifs et des conférences.