Mardi soir, dans la salle Gandhi de la Maison internationale des associations, à Genève, la remise du Prix Courrier des droits humains a permis de revenir sur une mobilisation collective intense et formatrice. Une petite centaine de personnes s’y sont serrées dès 18h30, entre visages familiers du militantisme genevois, têtes grisonnantes du lectorat et jeunes militant·es sorti·es des auditoires.
Sur scène, pas de triomphalisme: juste le rappel d’un prix symbolique, décerné par la Nouvelle Association du Courrier (NAC), et de deux collectifs dont le journal a relaté les mobilisations dans son édition du 27 février: la Coordination étudiante pour la Palestine (CEP) à l’Unige et Camp Uni Lausanne Palestine à l’Unil.
Les prises de parole d’ouverture donnent d’emblée la tonalité de la soirée. Côté Courrier, on rappelle une mobilisation de toutes les rubriques, tant locales que nationale et internationale, sur le traitement du génocide à Gaza. Côté NAC, on rappelle les quarante ans d’un prix pensé moins comme un trophée que comme un geste de reconnaissance politique.
Au moment où les lauréat·es montent sur scène, ils et elles sont huit, réuni·es pour recevoir les deux enveloppes de 1000 francs, chacune accompagnée d’un certificat. L’image vaut presque davantage que la somme: un prix partagé, collectif, qui dit d’abord une durée, celle de mobilisations menées depuis maintenant deux ans.
Sans triomphalisme
Les discours des deux collectifs, eux, se chargent vite de dissiper toute tentation d’autocélébration. Pour Razene, de la CEP Unige, recevoir une récompense des droits humains alors que «le génocide et la colonisation se poursuivent en Palestine occupée» laisse un sentiment «un peu bizarre». Si ce prix a un sens, dit-elle en substance, c’est comme rappel qu’«il vaudra toujours la peine de se lever et d’agir», même face à une injustice immense.
Son intervention relie aussitôt la séquence genevoise à un mouvement plus large, né des occupations universitaires de 2024 et nourri par une solidarité internationale. Elle revient sur l’évacuation policière d’Uni Mail, sur les arrestations au petit matin, sur l’élection de la CEP à l’Assemblée de l’Unige et sur l’abandon du partenariat stratégique avec l’Université hébraïque de Jérusalem – victoire d’étape seulement, insiste-t-elle, dans une lutte qui se poursuit.
Même refus de lisser le réel du côté lausannois. Hugo, de Camp Uni Lausanne Palestine, replace la distinction dans le vacarme de la guerre, la famine à Gaza, l’extension régionale du conflit et ce qu’il décrit comme la complaisance des autorités suisses. Il évoque aussi la répression visant les mobilisations propalestiniennes, jusqu’aux menaces de renvoi pesant sur deux réfugiés palestiniens dans le canton de Vaud. Le prix, dit-il, est dédié «au peuple palestinien qui résiste depuis des décennies» et aux camarades en lutte ailleurs.
Dans la salle, on écoute avec attention et admiration. L’émotion affleure moins dans les effets de manche que dans cette manière de décentrer l’honneur reçu pour le rendre à d’autres.
«La Palestine nous sauvera»
La table ronde qui suit permet justement de déplacer le regard. Aux côtés des étudiant·es, le chercheur Joseph Daher, évincé de l’Unil début 2025, relie leur engagement à une histoire longue. Vietnam, Afrique du Sud, luttes anti-impérialistes et conquêtes arrachées par les mouvements sociaux au sein même des universités. Son fil rouge est clair, la répression des solidarités avec la Palestine ne dit pas seulement quelque chose du conflit, mais aussi d’un durcissement politique plus large.
Criminalisation du mouvement étudiant, instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme, attaques contre la liberté académique, suspicion envers les études critiques: pour lui, la Palestine est devenue «une boussole» pour mesurer la dérive autoritaire de nos sociétés. Sa formule de conclusion, «la Palestine nous sauvera», claque comme un slogan autant que comme un avertissement.
Le débat avec la salle, lui, fait apparaître d’autres aspérités. Un enseignant dit son admiration pour le sens de l’organisation déployé lors des occupations, pour ces assemblées générales capables de conjuguer efficacité et bienveillance. D’où viennent ces outils? La réponse, apportée depuis le panel, renvoie à l’épaisseur d’une lutte qui se veut intersectionnelle, traversée d’expériences militantes accumulées bien au-delà du seul cadre universitaire.
Plus tard, une intervention du public pointe ce qu’elle appelle un «angle mort»: la place du Hamas dans les discussions sur la Palestine. Question minoritaire dans l’assemblée, mais pas escamotée pour autant. Elle rappelle que, même dans un public largement acquis à la cause palestinienne, demeurent des lignes de crête, des inquiétudes, parfois des désaccords sur les mots à employer et les objets à nommer.
Parole en musique
C’est finalement la musique qui vient desserrer l’étau. Sami et Manal, deux artistes d’origine palestinienne, prennent le relais pour quelques morceaux chantés en arabe et en français. Ici encore, pas d’échappée hors du politique, plutôt une autre manière de le tenir: par les voix et le souffle d’une langue qui circule dans la salle, le public reprenant en chœur «Palestine» et «Gaza».
Sami répondra d’ailleurs spontanément à la question laissée en suspens sur le Hamas, sans cacher sa distance à son égard, avant de recentrer le propos sur le peuple palestinien, sa dépossession et la nécessité de ne pas réduire toute une cause à une seule organisation.
Puis vient le buffet palestinien, les assiettes qui se remplissent, les petits groupes qui se forment, les discussions qui reprennent debout entre la scène et le fond de la salle. La cérémonie se termine comme elle avait commencé: sans faste, mais avec le sentiment d’avoir moins couronné un combat que reconnu un point d’appui.
Mardi soir, le Prix Courrier n’a pas tant consacré une victoire qu’entériné une évidence pour celles et ceux qui étaient là: dans les universités romandes, la mobilisation pour la Palestine s’est installée comme une force durable, capable d’arracher des inflexions institutionnelles, de susciter la controverse et, surtout, de continuer à faire communauté.