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De Jaurès à Mélenchon, la fabrique de l’ennemi public

En coulisses

La France insoumise est aujourd’hui la seule force réellement de gauche à posséder un fort ancrage populaire en France. Ses militant·es comme ses porte-paroles rivalisent d’intelligence, d’abnégation et de droiture. Pourtant, depuis que LFI a pris position contre le génocide à Gaza, un vent de folie semble avoir saisi la classe politique et médiatique française. Une sorte d’union sacrée disparate s’est formée dans un seul but: abattre cette force de progrès par tous les moyens.

Tous les partis d’ordinaire antagonistes se retrouvent soudain soudés par ce même objectif; du PS à Reconquête, des Ecologistes au RN, en passant par la droite et les macronistes, c’est à qui dégainera le plus vite pour jeter l’anathème sur LFI et son fondateur Jean-Luc Mélenchon. Dans le champ médiatique, on retrouve le même éventail, de Libération à Frontières, du Nouvel Obs à Valeurs actuelles, de France Info à Franc-Tireur. En Suisse romande, les éditorialistes les plus insipides emboîtent le pas et décalquent les éditos de CNews, L’Express et consorts; la Tribune de Genève ou Le Temps reproduisent les accusations fallacieuses d’antisémitisme visant LFI.

Ces accusations ne reposent évidemment sur rien. LFI est un parti progressiste, antiraciste, anti-antisémite, anti-islamophobe; bref, antifasciste. Pourtant, c’est une déferlante de propagande délirante qui s’abat sur ce parti, au-delà de la saturation, à l’approche du premier tour des élections municipales françaises. Ce matraquage portera-t-il ses fruits? Le niveau de conscience du peuple français, et plus largement de l’opinion publique mondiale, est-il de taille à résister à l’assaut? Dans une version optimiste, on peut imaginer que cet acharnement grossier provoque l’effet inverse; dans la version pessimiste, on peut craindre que, dans un contexte de mensonge généralisé devenu discours officiel, la manœuvre de diabolisation fonctionne.

Un parallèle saute aux yeux: celui du climat précédant l’assassinat de Jean Jaurès en 1914. Leader de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO), Jaurès était, comme Mélenchon, un homme d’une grande érudition et un orateur hors pair. Philosophe de formation, issu d’une modeste famille paysanne, il était l’intellectuel total, capable de maîtriser tous les sujets, et un militant concret, aussi incisif à la tribune de l’Assemblée nationale que percutant dans les manifestations ou sur les piquets de grève. Son objectif d’émancipation des masses, imprégné de foi chrétienne, passait par une production intellectuelle éclatante et des discours galvanisants.

Brillant et charismatique, Jaurès dépassait de mille pieds ses adversaires politiques. Face à la montée des nationalismes rances, il opposa la solidarité entre les peuples; contre les explications simplistes, racistes et essentialistes, il livra des ana-lyses imparables sur les conséquences mortifères des inégalités inhérentes au système capitaliste. Alors que les classes dominantes, corrompues et médiocres, s’enfonçaient dans une spirale belliciste et que les relents nauséabonds du racisme et de l’antisémitisme gangrenaient la Troisième République, Jaurès et les siens furent victimes d’une cabale inouïe, portée tant par les bourgeois «bon teint» que par les nationalistes les plus acharnés. La campagne médiatique fut à l’unisson de cette volonté de diaboliser un adversaire trop brillant pour être défait par le débat. De ce climat délétère, il résulta qu’un pauvre type, militant royaliste aux origines modestes, prit la propagande pour argent comptant et se mit en tête de tuer le «traître à la patrie». Il passa à l’acte le 31 juillet 1914. La France entra en guerre le lendemain.

L’assassin de Jaurès fut acquitté quatre ans plus tard: l’ignominie fut totale jusqu’au bout.
Un climat de folie similaire imprègne aujourd’hui la société française. Toutes les valeurs sont inversées. On accuse les antifascistes d’être des fascistes; on érige en martyr républicain un jeune néo-nazi; l’extrême-droite, historiquement antisémite, traite d’antisémite la seule force de progrès radicalement et intrinsèquement antiraciste; les animateurs de talk-shows – des médias Bolloré au service public – ressassent la même rengaine ad nauseam.

Alors que les gouvernements occidentaux (hormis l’Irlande et l’Espagne) ont soutenu – et soutiennent encore – le génocide à Gaza et restent habités par ce tropisme impérialiste combattu jadis par Jaurès (l’infâme Macron entraîne la France dans la guerre à la suite du tandem américano-israélien), LFI tient le seul langage de résistance structuré et intègre. Les conséquences de sa diabolisation sont incommensurables; elles imprègnent le débat politique bien au-delà de la sphère française et nous affectent toutes et tous. Pour le pire.

*Auteur-metteur en scène, www.dominiqueziegler.com
Prochain spectacle: Les farfadets, du 15 au 31 mai au Théâtricul, Genève.

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