A quelques jours de distance, deux médias, l’un privé (associatif, même), l’autre public, ont été honorés en Suisse: Le Courrier par la Ville de Genève, la SSR par le peuple. Mais, dans les deux cas, de quoi parle-t-on? d’un journal et d’un média audiovisuel, évidemment. Mais pas seulement. On parle de communication. De transmission. Et de la société telle qu’en laquelle nous sommes.
Je suis d’une génération ou les médias rois étaient la presse imprimée, la radio, la télévision. Où les réseaux sociaux étaient la famille, le bistrot (quand on avait atteint l’âge de les fréquenter) et les copains d’école. Dans la longue histoire des moyens de communication entre les humains, jamais une innovation technologique n’a annihilé les technologies antérieures, et toujours s’y est-elle ajoutée. Si on n’utilise plus de tablettes de cire pour écrire, on écrit toujours et si on n’utilise plus de linotype dans les imprimeries, on imprime toujours; si on ne filme plus avec des caméras manuelles, on filme toujours et si on ne projette plus avec les projecteurs des frères Lumière, on diffuse toujours des images animées et enregistrées. Or on ne communique et ne transmet jamais que ce qu’on sait ou croit savoir. Ce savoir, je peux le transmettre à quiconque a accès aux moyens que j’utilise pour le transmettre, et je puis le transmettre en toute gratuité, et inconditionnellement. Mais d’où vient-il, ce savoir? De ce qui m’a été transmis. Et ce ne sont pas le spermatozoïde et l’ovule dont la rencontre aléatoire m’a engendré qui me l’ont transmis: c’est mon milieu et c’est la société dans lesquels ce même hasard de ma naissance m’ont projeté. C’est ma famille, l’école, les lieux de travail.
Communiquer nos savoirs et nos convictions suffit-il à les partager? Bien sûr que non. Parce que pour les partager, il faut bien que quelqu’un d’autre y adhère, se les approprie. Si les inégalités, la précarité, l’exclusion, le saccage de l’environnement provoquaient inéluctablement la révolte de celles et ceux qui en sont victimes, il y a beau temps que le capitalisme aurait été renversé et aboli. Il faut donc bien qu’à ses nuisances s’en ajoute une, capable de les rendre supportables à qui devrait ne plus les accepter. Cette nuisance-là, providentielle, c’est l’aliénation. Et c’est une maladie contagieuse qui se transmet elle aussi par la communication – une communication bien plus forte que la mienne.
La «société de communication» est ainsi la société où le média est le massage plus que le message1> Référence de l’auteur au livre The medium is the massage (1967) de Marshall McLuhan, qui doit son titre à une erreur typographique, ndlr.. De là découle le caractère profondément subversif et radicalement déstabilisateur de l’usage des moyens de communication lorsqu’ils visent à généraliser la diffusion de tous les savoirs et de toutes les compétences possibles. Or cette subversion des médias suppose qu’ils soient disponibles. Les formes de communication existantes peuvent être dépassées dans leur usage et les outils existants détournés. Toutefois, on ne dépasse jamais que ce que l’on a atteint, on ne détourne jamais que ce dont on est capable d’user et on ne peut user que de ce qui est déjà là, qu’on en hérite ou qu’on l’ait inventé.
C’est précisément pour cette raison qu’on a voté pour défendre la SSR contre l’offensive de la droite visant à la faire taire, et qu’on soutient toutes les mesures d’aide à la presse écrite – même celle qui dit le contraire de ce qu’on dit. On peut laisser à ceux à qui communiquent n’importe quoi le soin d’inventer de nouveaux médias. Nous pouvons en user comme nous usons des anciens, et nous entendons faire de ces nouveaux médias le plus mauvais usage social possible. A l’instar de Gutenberg qui «invente» l’imprimerie moderne pour diffuser la Bible, mais dont l’invention finira par diffuser aussi l’Encyclopédie et la presse révolutionnaire française.
Il ne s’agit donc pas de trouver de nouveaux moyens de communication ou d’inventer de nouveaux médias, mais de donner un nouveau contenu aux messages communiqués par les médias existants. Il faut détourner ceux-ci de leur utilité marchande en les retournant contre leurs propres règles de fonctionnement et contre la direction «naturelle» de la communication autorisée. Rien de ce que nous voulons dire n’est incompatible avec les moyens d’expression existants, bien que cela puisse l’être avec leur usage commun, avec les modes courants et autorisés de communication et avec leur sens univoque. Ce sont cet usage, ces modes et ce sens qu’il nous faut subvertir, afin que les termes et les contenus culturels, la culture elle-même, ne soient plus cette «sphère séparée» de la vie – à quoi s’opposèrent Dada, le surréalisme et le situationnisme – mais l’expression même de la vie possible: la vie telle qu’elle devrait être, contre la vie telle qu’elle est.
Notes