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L’ombre des odyssées scientifiques

Jadis considérées comme des entreprises héroïques, les expéditions sont désormais confrontées à l’héritage colonial et à leur propre empreinte écologique. Voyage de l’Himalaya à l’Arctique, issu de la revue Horizons.
Le météorologue suisse Alfred de Quervain au Groenland en 1912. ETH-BIBLIOTHEK
Expéditions

Raymond Lambert et le sherpa népalais Tenzing Norgay entament leur dernière ascension au matin du 28 mai 1952. L’explorateur suisse écrira plus tard que la nuit précédente avait été «terrible» et dormir, impossible. Seule la flamme d’une petite bougie vacille dans leur tente de fortune plantée à 8400 mètres d’altitude. Ils y font fondre un peu de neige pour récupérer de l’eau potable et n’ont presque plus rien à manger. Ce jour-là, les deux hommes veulent réussir ce que personne n’a jamais réussi auparavant: gravir le mont Everest. Ils progressent lentement. «Quand la pente devient plus raide, nous avançons à quatre pattes, comme un chien qui suit une piste», écrit Lambert. En plus de cinq heures, ils parviennent à gravir encore environ 200 mètres, ce qui les laisse à bout de forces. A 300 mètres du sommet, ils abandonnent et font demi-tour.

Au XIXe et au début du XXe siècle, de telles expéditions vers des milieux hostiles étaient souvent périlleuses, voire mortelles – gelures, faim, maladies ou chutes. Loin d’être un frein, ces risques étaient activement recherchés. «L’environnement extrême faisait partie d’un récit héroïque qui rendait les expéditions séduisantes», note Patricia Purtschert, philosophe et chercheuse en études de genre à l’Université de Berne. Dans un monde modernisé et techniquement maîtrisable, pénétrer dans des espaces hostiles avait quelque chose d’archaïque, explique-t-elle. Les expéditions étaient mises en scène comme un «combat – masculin – contre les éléments». Cette virilité héroïque était culturellement et politiquement compatible.

Dans les années 1950, les Suisses s’identifiaient fortement aux alpinistes de l’Himalaya, qui incarnaient «les représentations coloniales de la masculinité blanche associées à la conquête, à l’aventure, au courage, à l’autorité et à la revendication de possession». Cette identification avait aussi une dimension nationale. «La Suisse voulait remporter la course à l’Everest, chargée de symbolique coloniale. Etre la première nation au sommet, c’était prestigieux», relève la chercheuse. La tentative suisse de première ascension en 1952 était aussi une expédition scientifique. Les huit alpinistes menés par Raymond Lambert étaient accompagné d’expert·es de l’Université de Genève, parmi lesquel·les l’ethnologue Marguerite Lobsiger-Dellenbach, qui a mesuré l’anatomie (taille, nez, tête) des populations népalaises.

L’étude des «races humaines», encore en 1952, par une scientifique suisse relève de la «complicité coloniale», estime Patricia Purtschert. Les instituts d’anthropologie de Zurich et Genève ont d’ailleurs servi de centres de recherche raciale internationale, légitimant scientifiquement la domination, l’exploitation et les inégalités. Sans posséder de colonies, la Suisse a participé à des projets coloniaux via des scientifiques soutenus par des puissances européennes. L’historien Bernhard C. Schär a ainsi montré comment, aux Indes néerlandaises – actuelle Indonésie – leur savoir a facilité l’expansion coloniale. Les expéditions répondaient alors à de nombreuses motivations: soif de connaissances, goût de l’aventure, prestige scientifique, mais aussi rivalité nationale et intérêts politiques. En cartographiant des espaces inconnus, les chercheurs les ont rendus accessibles aux exploitations économique et stratégique.

«Les expéditions constituaient une avant-garde militaire: les scientifiques ouvraient des voies aux commerçants et aux colons», note Christian Kehrt, professeur d’histoire des sciences à l’Université technique de Brunswick. Les Britanniques notamment ont procédé ainsi, avec des expéditions souvent composées de centaines de personnes armées qui contrôlaient les aides locaux à coups de fouet et d’armes à feu, sous les ordres d’une poignée de chercheurs et de soldats. Ils ont ensuite modernisé les régions nouvellement découvertes avec leurs «outils de l’empire» – chemins de fer et lignes télégraphiques. Le réseau colonial mondial a ainsi instauré les bases de programmes internationaux de mesure du magnétisme terrestre, de la météo ou des courants marins. «L’exploitation globale du monde et la suprématie européenne résultent d’une soumission militaire préparée et accompagnée par des expéditions scientifiques», rappelle Christian Kehrt.

La science ne servait pas seulement de façade à l’expansionnisme: les chercheurs utilisaient les intérêts impériaux pour financer leurs expéditions. Comme le souligne Moritz von Brescius, professeur à l’Europainstitut de l’Université de Bâle, «les souverains, sociétés scientifiques et compagnies des Indes orientales s’intéressaient toujours aux matières premières et aux marchandises qu’on pouvait découvrir et s’approprier». Aussi, les scientifiques séduisaient leurs bailleurs de fonds «en leur faisant miroiter la perspective d’une exploitation». Aux XIXe et XXe siècles, cette recherche de ressources coloniales a mené à une surexploitation de grande ampleur.

La pensée coloniale se manifestait aussi par une «frénésie de collection», relève Moritz von Brescius. Plantes, roches, artefacts, dessins, animaux empaillés, voire squelettes humains, tout était échangé, acheté ou volé, et catalogué. Ces objets constituent aujourd’hui le cœur des collections de nombreux musées de l’Ouest global. Le Musée national Zurich a accueilli l’exposition «Colonialisme, une Suisse impliquée» en 2024. Une publication d’accompagnement indique que l’ETH Zurich possède aujourd’hui encore «des dizaines de milliers de spécimens animaux et végétaux ainsi que des roches provenant des colonies européennes d’outre-mer». Il ne s’agit pas d’une exception: la plupart des spécimens types provenant d’anciennes colonies se trouvent actuellement en Europe occidentale et aux Etats-Unis. Ces spécimens ont servi aux premières descriptions d’espèces par les scientifiques occidentaux. Depuis 2014, le Protocole de Nagoya impose que les nouveaux spécimens types collectés restent dans leur pays d’origine pour un partage équitable des ressources.

Par ailleurs, les récits de voyage publiés par les chercheurs, souvent à des fins lucratives, reflétaient aussi les schémas de pensée coloniaux. Ils s’y décrivaient comme des héros solitaires ayant bravé les dangers et conquis le monde. Pourtant, souligne Moritz von Brescius, «ces expéditions étaient d’énormes entreprises logistiques employant des centaines de porteurs, traducteurs et guides locaux».

Exclure les indigènes des récits de voyage répondait alors aux conventions littéraires. Sans étant écartés dans un ouvrage où ils rendaient hommage au travail de leurs assistants indiens, les frères allemands Hermann, Adolf et Robert Schlagintweit furent ainsi raillés par la presse britannique pour avoir attribué une personnalité à des indigènes. La falsification dans l’univers des expéditions est allée plus loin encore: de nombreux récits de voyage inventaient des itinéraires ou occultaient la réalité. Dans son livre Out of Our Minds, l’ethnologue Johannes Fabian révèle notamment que des voyageurs européens, portés par leurs guides indigènes car délirants de fièvre, omettaient systématiquement ces faits dans leurs récits de voyage.

Parallèlement, de nombreuses expéditions historiques montrent les conséquences qui pouvaient découler de l’ignorance des savoirs indigènes. Dans son livre Arktisches Wissen, la chercheuse en sciences culturelles Lea Pfäffli cite l’exemple du météorologue suisse Alfred de Quervain. En 1909, il échoua dans sa tentative de traverser l’inlandsis du Groenland car il voulait tirer lui-même ses traîneaux chargés d’équipements, au lieu de les atteler à des chiens de trait – une pratique locale séculaire. Ce n’est que trois ans plus tard qu’il réussit la traversée – avec des chiens – tout en continuant de dévaloriser implicitement le savoir des Inuits. Lea Pfäffli souligne que les Inuits n’apparaissent jamais comme producteurs de savoirs ou références dans ses publications.

Les schémas coloniaux qui ont imprégné les expéditions depuis le XIXe siècle ont laissé une infrastructure dont profite encore la recherche occidentale. «Il en résulte une responsabilité pour les expéditions scientifiques modernes», affirme Danièle Rod, directrice du Swiss Polar Institute (SPI). Fondé en 2016, le SPI finance et organise des expéditions dans les glaces et conseille les scientifiques suisses sur les questions éthiques et les cadres juridiques. Ces cadres n’ont été élaborés qu’au cours des deux dernières décennies et continuent d’évoluer. Les principes décoloniaux sont aujourd’hui centraux: la recherche doit impliquer les communautés locales, partager le savoir et faire preuve de transparence. Les directives nationales et internationales, ainsi que les revendications d’organisations autochtones fixent des normes élevées à cet égard. «De nombreux scientifiques peuvent se sentir dépassés», note Danièle Rod.

Simultanément, le système académique occidental valorise la rapidité, les publications et les coopérations internationales, mais pas l’établissement de relations à long terme. «Une véritable recherche collaborative avec les groupes indigènes, qui améliore sensiblement la qualité scientifique, exige du temps et de la confiance», explique-t-elle. Or en pratique, planification et financement précèdent souvent les discussions sur la participation locale. Le pouvoir décisionnel reste donc entre les mains de l’Ouest global, et les structures évoluent lentement. De plus, Danièle Rod observe des signes de lassitude dans certaines communautés locales: le rapport entre efforts fournis et avantages obtenus finit par s’inverser lorsque, année après année, des dizaines d’équipes débarquent, posent des questions, initient des coopérations et sollicitent des accords. D’autres aspects des expéditions modernes sont centraux depuis longtemps: en particulier la surveillance de l’empreinte carbone, notamment par un transport plus efficace du matériel: «Quiconque organise un fret maritime plutôt qu’aérien réduit fortement son empreinte, mais cela demande une planification à plus long terme», note Danièle Rod. En outre, le SPI encourage les modèles qui réduisent globalement les déplacements: des partenaires locaux peuvent entretenir les appareils de mesure ou collecter des échantillons. Cela réduit les émissions et renforce la composante locale de la recherche.

Tourisme de la dernière chance

Daniela Rod estime cependant impossible d’abandonner totalement la recherche de terrain. Les régions polaires changent rapidement et les points de bascule ont des répercussions planétaires. «C’est pourquoi la science doit aller sur le terrain», est-elle convaincue. «Nous en savons assez pour agir. Mais nous ignorons quand les systèmes basculeront.» Le fait qu’on parle aujourd’hui de points de bascule témoigne d’un nouveau regard sur l’environnement. «Notre relation à la nature a changé au milieu du XXe siècle, passant d’une logique de conquête et de domination à la prise de conscience qu’il fallait la protéger et la préserver», explique Dania Achermann, historienne des sciences et des techniques. L’émergence de la pensée écologique des années 1960-70 a rendu évident le fait que l’environnement était un système fragile.

En parallèle, la recherche expéditionnaire est devenue plus technique et internationale. De grands projets actuels, tels que le forage de carottes de glace en Antarctique Beyond Epica, ont fortement élargi nos connaissances. Mais ils exigent une logistique complexe et des ressources considérables. Les conséquences de cette évolution dépassent le cadre scientifique, note Dania Achermann. Aujourd’hui comme par le passé, les expéditions génèrent non seulement du savoir, mais ouvrent aussi des voies vers des régions reculées désormais exploitées à des fins touristiques. Simultanément, les données scientifiques, images et diagnostics climatiques rendent visible la rapide mutation de ces lieux et marquent davantage l’opinion publique. L’historienne évoque un «tourisme de la dernière chance»: connaître la menace qui pèse sur les régions polaires renforce l’intérêt de les visiter «une dernière fois» avant qu’elles disparaissent.

Cette dynamique est particulièrement visible dans les régions polaires. Navires de croisière, vols polaires et missions de recherche empruntent souvent les mêmes itinéraires et lieux de débarquement. «Les expéditions scientifiques n’ont pas déclenché ce tourisme, mais contribuent à montrer les régions reculées comme visitables.» Simultanément, la fonte des glaces ouvre l’accès à des régions – et donc à des matières premières – restées longtemps inatteignables. Une accessibilité croissante qui leur confère une importance stratégique. Cela renforce l’urgence pour la recherche, mais éveille aussi des convoitises géopolitiques. Particulièrement en Arctique, où les revendications territoriales sont contestées, il faut planifier les expéditions de façon responsable, notamment pour éviter que la science serve à nouveau de prétexte à d’autres intérêts.

Article paru dans Horizons no 148, mars 2026, FNS, www.revue-horizons.ch