Les fragments traduits pour cet Inédit du Courrier sont issus du troisième roman d’Andreas Neeser, Zwischen zwei Wassern, publié en 2014. Dans cette œuvre, on devine le poète derrière le romancier. En effet, même en prose narrative, la langue de l’auteur rappelle celle d’un poème: parfois elliptique, souvent philosophique, et surtout, hautement imagée. En lisant le texte allemand, les paysages bretons du Cap Si-zun défilent dans notre tête: le ciel bleu, les rochers de Feunteun Aod, le mouvement des vagues. Les mots d’Andreas Neeser construisent une véritable représentation visuelle. Il devient dès lors nécessaire de visualiser la scène pour pouvoir la rendre au mieux en français car, plus que dans les termes exacts, l’essence de ce texte semble résider dans les scènes qu’il dépeint.
Le travail de traduction, dans ce cas précis, ne s’est donc pas opéré directement d’une langue source à une langue cible, mais a transité dans un premier temps par une image mentale. Prenons, par exemple, le fragment suivant: «Die Wellen zerbersten dumpf an der Klippe, sie verschlucken sich an der eigenen Wucht, wühlen sich in Wirbeln in sich selbst hinein […]» Au moment de traduire ce passage, j’ai ressenti le besoin de dessiner le mouvement des vagues qui y était décrit. J’ai donc griffonné les images que m’évoquait cette description: de lourdes vagues qui percutent la falaise et redescendent avant de se retourner sur elles-mêmes.
Dans un second temps, j’ai tenté de décrire cette scène en français, sans me laisser limiter par le vocabulaire initial: «Les vagues heurtent la falaise dans un bruit sourd, s’étouffent sous leur propre poids, se retournent sur elles-mêmes en tourbillonnant […].» Ensuite, j’ai retravaillé cette traduction en revenant à l’original, car les termes employés demeurent évidemment partie intégrante du texte et ont nécessaire-ment un impact sur ce que transmet la phrase. Par exemple, se briser a remplacé heurter et s’enfoncer s’est substitué à se retourner, ces verbes semblant rendre plus justement les idées respectives d’éclatement et d’enfouissement présentes dans les mots allemands.
Ainsi, bien que la traduction apparaisse comme le passage d’un système linguistique à un autre, il arrive parfois que l’image acquière une plus grande importance que le texte, qui se retrouve provisoirement relégué à un rôle plus secondaire. La phrase originale devient alors un garde-fou contre notre propre subjectivité, afin que notre impression de la scène ne supplante pas celle que l’auteur a construite. Comme souvent en traduction, il s’agit de trouver le bon équilibre entre perception subjective et description objective afin de restituer au mieux, non seulement le sens du texte, mais également les images qu’il fait naître chez ses lectrices et lecteurs.
Orléane Chioccola