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Alerte rougeole dans les Amériques!

A votre santé!

En 2016, le continent américain est devenu la première région du monde déclarée exempte de rougeole par le comité d’experts de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), antenne régionale de l’OMS. «Nous sommes désormais en mesure d’apporter la preuve que l’élimination n’est pas une idée abstraite, mais un objectif atteignable dont chacun peut maintenant profiter», affirmait alors la directrice de l’OPS. Ce succès sanitaire couronnait deux décennies d’efforts, portés par une vaste campagne de vaccination contre la rougeole, les oreillons et la rubéole sur l’ensemble des pays américains, intégrée au suivi médical de routine des petits enfants.

Rappelons qu’avant la vaccination de masse, la rougeole causait en 1980 environ 2,6 millions de décès par an dans le monde. En 1985, ayant moi-même observé une épidémie de rougeole sur la côte atlantique isolée du Nicaragua, j’ai vu un nombre de cas très graves arriver à l’hôpital, remplissant les services, avec les problèmes d’isolement requis. J’ai compris alors que la riposte vaccinale en cas d’épidémie – qui vise à stopper la transmission rapidement, via des campagnes ciblées, des équipes mobiles en zones isolées et des postes de vaccination urbains – est compliquée et lourde à organiser. Elle mobilise tant de ressources humaines qu’elle finit par déstabiliser l’ensemble du système de soins d’une région.

En 2025, dans plusieurs pays du continent américain ont resurgi des cas de rougeole, déclenchant de véritables épidémies au Canada, aux Etats-Unis et au Mexique en particulier. La situation s’aggrave depuis le début 2026, entraînant de nombreuses hospitalisations et des décès, surtout chez les petits enfants. Comment en est-on arrivé là?

Puisque le réservoir du paramyxovirus, le virus de la rougeole, est exclusivement humain – les personnes infectées, y celles compris asymptomatiques – son contrôle devrait être aisé. De plus, il est largement démontré que deux doses de vaccin suffisent à assurer une immunité à vie à plus de 90% des individus; donc si 95% (ou plus) de la population est vaccinée, le risque de dissémination du virus est contenu et les épidémies évitées. Même si la rougeole est très contagieuse – avant même l’apparition des lésions cutanées typiques, un malade est susceptible de contaminer en moyenne 18 personnes – une bonne surveillance épidémiologique permet donc normalement de circonscrire rapidement un foyer de rougeole sans trop de problèmes.

La réapparition de la rougeole sur le continent américain s’explique, me semble-t-il, par deux causes principales: la crise du Covid et la méfiance vaccinale. La crise du Covid a détourné les budgets alloués à la santé – qui ne sont pas complètement extensibles, n’est-ce pas? – vers la contention de la pandémie. Les programmes de base de vaccination infantile s’en sont trouvés «allégés» – j’en ai constaté les effets au Chiapas en novembre 2025: en zone rurale, la sous-vaccination des jeunes enfants est flagrante, faute de campagnes de vaccination mobiles depuis 2020.

Dès lors, le seuil de couverture vaccinale de 95% n’est plus atteint, et la situation risque d’empirer avec la décision du gouvernement Trump de couper les fonds de l’Agence des Etats-Unis pour le développement (USAID) destinés à GAVI, l’Alliance du vaccin, un partenariat public-privé qui, malgré les réticences que l’on peut avoir, finance de nombreux programmes nationaux.

Début 2026, le Mexique a lancé une riposte vaccinale au niveau national, au prix d’un effort important. Aux Etats-Unis, la riposte reste très partielle, calquée sur la politique du secrétaire à la Santé, Robert F. Kennedy Jr. Ce dernier, figure notoire du mouvement antivax, a propagé des liens scientifiquement invalidés entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole (ROR) et l’autisme, s’appuyant sur une étude falsifiée publiée en 1998 dans le Lancet. Pourtant, aujourd’hui encore, trop de parents, y compris en Suisse, se méfient à tort d’un vaccin qui a sauvé un nombre considérable d’enfants et dont l’innocuité est prouvée.

C’est l’histoire d’une mesure de santé publique simple et relativement peu coûteuse, aujourd’hui compromise par des croyances sans fondement scientifique (– vous me direz que c’est le propre des croyances). Quel gâchis!

Bernard Borel est pédiatre FMH et conseiller communal à Aigle.

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