Je vais intervenir au nom de l’équipe qui, jour après jour, fait paraître, parfois dans un dispositif acrobatique, ce journal qui nous tient tant à cœur.
Les salutations protocolaires ont été faites, je n’y reviens pas. Merci à la Ville pour l’accueil, merci à toutes et à tous, chers ami·es, pour votre présence.
Je me permets juste un salut tout spécial à Ginette Philipona, qui nous fait l’amitié de sa présence. Ginette est notre plus ancienne bénévole, atteinte dans sa santé, elle ne peut plus venir à la Jonx. Ce qui nous chagrine. Sa présence parmi nous lors de cette cérémonie nous fait donc particulièrement plaisir.
Julia Richet a évoqué au nom du comité de la NAC le côté horizontal de l’aventure du Courrier, au niveau de notre organe éditeur, de la corédaction en chef, de l’équipe, ou de l’Association des lectrices et des lecteurs (ALC) du Courrier. C’est donc aussi le moment de remercier toutes celles et tous ceux qui donnent de leur temps pour soutenir ce journal. Cela se retrouve aussi dans notre souscription qui, année après année, nous permet de boucler nos comptes: un nombre important de personnes verse leur obole, parce que ce journal leur tient à cœur, qu’il le conforte dans leur manière de penser autrement. Il y a une dimension identitaire au Courrier.
Au départ de ce qui nous réunit ce soir: Florio Togni, notre président sortant qui a présidé aux destinées tourmentées du Courrier depuis presque aussi longtemps que Michel Drucker à celles de la télévision français, m’a appelé pour me dire
«Alfonso Gomez m’a appelé.» C’est Rose – Rose c’est l’épouse de Florio. C’est un peu comme la femme de l’inspecteur Columbo, on sait qu’elle existe, mais elle voit son époux moins souvent que nous – qui a pris le téléphone. Une voix lui a dit: «je suis le maire de Genève.» Elle a cru à une imposture d’un ami farceur. Elle a failli lui rire au nez et raccrocher.
– «Arrête tes bêtises.»
Or donc, c’était vrai, la Ville veut nous remettre la médaille Genève reconnaissante.
Mon premier réflexe a été de penser qu’un journal non seulement ne doit pas se faire remettre une médaille mais ne doit même pas non plus la mériter. La mériter, n’est-ce pas déjà faillir.
Comme notre fonctionnement se veut participatif, j’ai fais un sondage dans l’équipe: je me suis retrouvé tout seul à penser comme cela. On m’a dit d’arrêter de faire mon dogmatique.
– C’est le rôle du Courrier dans la Cité (et dans le monde, selon la formule urbi et orbi) qui est primé.
Dont acte. Mesdames et Messieurs des autorités municipales: mais soyez certaines et certains que nous saurons nous montrer ingrats et continuer, sinon à chercher votre jugulaire, du moins à continuer de mordre vos mollets en bon watch dogs de la démocratie.
Merci donc à la Ville de Genève pour cette récompense qui, dans notre esprit, traduit le souci partagé du rôle des médias dans le débat démocratique et de l’érosion du quatrième pouvoir. Je vais donc profiter de cette tribune pour dire quelques mots sur la presse écrite, son économie souvent mal comprise par les pouvoirs publics et les raisons qui nous ont amenés, il y a une année, à lancer un appel signé par 4500 personnes pour attirer l’attention des pouvoirs publics sur la crise de l’industrie des médias et son impact sur la démocratie.
La question est déjà présente chez Jean-Jacques Rousseau. Pour le citoyen de Genève, la démocratie suppose un accès égal à l’information. Et, partant, la démocratie n’était possible, pour lui, que dans le cadre de la Cité. Dès la constituante mise en place lors de la Révolution française, des avancées techniques ont rebattu les cartes: un système de communication par panneaux permettait de faire circuler une information courte à travers toute la France. Les constituants ont tout de suite compris l’importance de cette invention: la démocratie était possible au niveau de la Nation!
Avec alors déjà un discours exalté, très proche de celui qui vu la généralisation d’internet au tournant du millénaire, avec des délires sur le village global, la société sans classe et la fin de toute censure. Armand Mattelart, un sociologue français, a mis en lumière la réitération de ce discours de geek à chaque révolution technique: télégraphe, téléphone, radio, télévision, internet. L’histoire bégaie parfois. Avec, à chaque étape, une bulle technologique, un effondrement suivi d’une reconfiguration et d’une concentration de l’outil de production.
Nous sommes à l’une de ces reconfigurations, avec l’explosion d’un modèle économique, celui de l’industrie des médias. Des médias plus gros que nous ont disparu. Notre agilité mais aussi notre spécificité nous ont permis de tenir bon. Et notre modèle économique est résilient. Rien n’est jamais écrit. Nous sommes aussi fragiles.
Nous sommes dans un entre-deux: dans ce que Gramsci avait résumé dans cette formule: «Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent des monstres.»
L’actualité nous offre des exemples tous les jours.
– Le rachat des médias et des groupes d’édition par des personnes ayant des visées d’extrême droite, à commencer par Vincent Bolloré.
– La post-vérité de Donald Trump où plus rien n’a de sens, où tout est permis, et sa volonté de faire exploser le multilatéralisme prime
– Les attaques sur la base d’une fake news qui voient le ministre des affaires étrangères français exiger le limogeage de Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la Palestine.
– Ou dans l’hystérie médiatique qui entoure la mort tragique de Quentin Deranque et où l’assemblée nationale française observe une minute de silence pour la mort d’un fasciste, chose qu’elle n’a jamais faite pour les morts d’un Rémy Fraisse au barrage de Sivens, d’un Clément Méric, antifa tué par un nazillon, ou pour les nombreux meurtres de personnes racisées.
Oui, il y a péril en la demeure. Face au retour en droit de citer d’idéologies autoritaires et antidémocratiques qui prospèrent dans l’angle mort de la déshérence médiatique, Le Courrier continuera de se battre contre ces négativités. Nous continuerons contre vents et marées de porter la voix des sans voix, de défendre un monde plus équitable, moins guerrier, basé sur l’échange et la convivialité plutôt que sur la concurrence et le mépris de la personne humaine.
Merci fois encore à la Ville de porter le projecteur à la fois sur ces enjeux démocratiques, sur le projet Courrier qui, dans sa résilience et son enthousiasme, est aussi une réponse humaniste à la morosité et au découragement ambiant. Et une piste à explorer de l’autre monde dont on sait qu’il est possible.
On ne lâche rien
Vive les médias
Vive la démocratie
Vive le vivre-ensemble
Les mauvais jours finiront.
Philippe Bach