Une des premières visions que j’ai eues du métier de journaliste m’a été donnée par un livre de Robert Escarpit intitulé Les Enquêtes de Rouletabosse, que j’ai lu à l’âge de dix ans environ. Rouletabosse avait la particularité de pouvoir prendre une forme parfaitement sphérique, ce qui lui permettait de rouler d’un bout à l’autre de la Terre et lui donnait un avantage certain sur ses confrères. Il vivait toutes sortes d’aventures improbables et rocambolesques.
Avec ce genre de lectures, on aurait pu penser que la barre était placée assez haut, et que j’allais forcément être un peu déçue quand j’ai découvert la réalité du métier de journaliste, une dizaine d’années plus tard, à l’occasion d’un stage d’été au Courrier.
Mais je n’ai pas été déçue du tout. En réalité, j’ai eu le coup de foudre, à la fois pour ce métier et pour ce journal. À l’époque, la rédaction se trouvait rue de la Truite, à la Jonction, et c’était merveilleux, après avoir dépassé les entrepôts TPG, alors qu’on avait l’impression d’arriver dans un no man’s land, de se retrouver tout à coup dans ces bureaux bourdonnant d’activité et de conversations.
C’était il y a trente-trois ans, et pourtant je me souviens encore de chaque détail: l’odeur du produit ménager dans la cage d’escalier; les casiers pour le courrier à l’entrée; les bouteilles de sirop dans la cuisine; et ce dessin de Herrmann affiché au mur, intitulé «On briefe!», qui représentait le briefing, la réunion de rédaction quotidienne, avec des phylactères résumant les marottes personnelles de chaque membre de l’équipe rassemblée autour de la table.
Je me souviens d’une ambiance très joyeuse, où on se chambrait beaucoup, où les vannes fusaient en permanence – même si je me doute qu’il a dû y avoir aussi des moments plus compliqués. C’est quelque chose que j’ai vite appris en continuant ma carrière: une rédaction sans conflits, ça n’existe pas (sauf peut-être dans Rouletabosse), et surtout pas une rédaction de gauche. Apparemment, vous ne pouvez pas rassembler dans les mêmes bureaux des gens qui tiennent tous à la moindre nuance de leurs opinions politiques plus qu’à leur mère, et vous attendre à ce que ça ronronne tranquillement jusqu’à la fin des temps.
Après mon stage, je suis restée comme pigiste, et c’était une fierté, chaque fin de mois, quand je recevais mon relevé de piges imprimé sur du papier recyclé, de pouvoir récapituler tout ce que j’avais appris sur ma ville au cours des semaines précédentes; de mesurer comment la vision que j’en avais s’était encore enrichie. Grâce à ce métier, je pouvais entrer dans une école, une maison de retraite, un squat, un syndicat, un théâtre, une radio associative. J’expérimentais non seulement un journalisme de qualité, mais un journalisme local de qualité, ce qui est encore plus rare.
C’est au Courrier que je me suis fait pour la première fois hurler dessus au téléphone par quelqu’un qui n’était pas content de ce que j’avais écrit à son sujet – une sorte de baptême du feu. Complètement affolée, j’ai appelé Patrice Mugny, qui était rédacteur en chef à l’époque. Le flegme avec lequel il m’a rassurée m’a suggéré que, contrairement à ce dont j’étais persuadée, ce n’était peut-être pas la fin du monde. Je me souviens aussi de Francine Collet – qui dirigeait la rubrique culture – m’assénant que je n’étais pas forcément obligée, pour écrire la critique d’un spectacle de danse, de recopier le dossier de presse, et m’incitant à développer mon propre regard.
Mais surtout, au Courrier, j’ai eu l’impression de trouver ma tribu, de rencontrer le genre de personnes que je voulais côtoyer pour le restant de mes jours. Des personnes qui avaient une connaissance fine, presque maniaque, des rouages de la politique genevoise, nationale et internationale, qui se passionnaient pour chacun de ses développements et étaient capables d’en discuter avec animation pendant des heures.
En 1991, déjà, en tant que simple lectrice de dix-huit ans, j’avais été très marquée par les éditoriaux de Pierre Dufresne, le rédacteur en chef d’alors, contre la guerre du Golfe, qui m’avaient donné mes premières bribes de culture politique.
J’ai eu la chance de découvrir d’emblée le journalisme sous sa forme la plus noble, c’est-à-dire sa forme artisanale, dans laquelle des rédacteurs et rédactrices à la culture solide donnent le meilleur d’eux-mêmes à un lectorat dont ils se font une haute idée, en étant guidé·es par le souci du bien commun et de la justice – sociale ou internationale. Un journalisme qui n’a pas d’actionnaires à servir, et qui peut donc s’abstenir d’être obsédé par le nombre de clics, d’en faire son unique boussole. Un journalisme qui ne se retranche pas derrière une «objectivité» illusoire, mais qui assume et peaufine sa grille de lecture du monde avec la plus grande honnêteté possible.
Patrice avait une formule qui m’avait beaucoup frappée. Il disait : «Je n’ai pas de certitudes, mais j’ai des convictions.» J’ai essayé moi aussi d’en faire ma devise. (Les mauvaises langues vous diront peut-être que j’ai quand même quelques certitudes, mais ne les écoutez pas.)
C’est ce journalisme-là, un journalisme vivant et indépendant, qui mérite de survivre à l’actuelle crise de l’information. Lui seul peut être notre fil d’Ariane dans le contexte européen d’un débat public inondé par la propagande d’extrême droite.
Du reste, ce n’est même pas un modèle commercial si mauvais. Le Courrier lutte pour se maintenir à flot, mais il est finalement bien moins mal en point que certains de ses concurrents qui appartiennent à des grands groupes de presse. Même en vivant en France depuis bientôt trente ans, je continue à le lire chaque jour. Ces deux dernières années, je lui ai été très reconnaissante, en particulier, de sa couverture de la Palestine. Et aujourd’hui encore Roderic Mounir signe un excellent éditorial sur la situation en France.
Félicitations, chers amis, pour cette médaille grandement méritée. Merci pour tout ce que vous m’avez appris. Et longue et belle vie au Courrier.