«Le manque de respect engendre l’irrespect, la violence incite à la violence.» En citant Meryl Streep, le livre Fake You! Le monde parfait de Donald (Variante Edizioni, Bellinzone, 2025) pose d’emblée son sujet: la normalisation de l’agressivité sous l’ère Trump. Signée par Roberto Antonini, ancien correspondant à Washington pour la RTS, et par l’illustrateur Alex Barbey, cette analyse politico-satirique décrypte les rouages du «Trumpistan». Entre humour et rigueur journalistique, l’ouvrage explore la fabrication des fake news et l’impact global d’un leader disruptif sur nos codes sociaux. Nous avons traduit ici, en les synthétisant, des extraits de l’interview de Roberto Antonini, publiée dans le journal tessinois La Regione à l’occasion de la sortie du livre.
Fake You! Critallise le tempérament du président Trump. A l’ère du culte de l’ego, le fait que l’homme le plus puissant du monde soit un «narcissique» est-il le reflet de notre propre image?
Roberto Antonini: Donald Trump a imposé un style totalement centré sur lui-même et son clan familial. Il s’invente des réalités alternatives que lui seul connaît. Par certains aspects, il agit comme un parrain entouré de collaborateurs qui ne sont pas toujours à la hauteur, certains n’ayant pas les compétences requises pour diriger l’administration, à l’image du chef du Pentagone. Les données – qu’il s’agisse de l’économie américaine ou de l’impopularité du président – donnent raison ceux à qui le considéraient comme un danger pour les Etats-Unis, mais aussi l’Europe. Car une déstabilisation est à l’œuvre, menée tant par Trump que par Poutine, remettant en cause une alliance historique et cette démocratie occidentale dont nous pouvons encore, légitimement, être fiers.
Que s’est-il passé?
Est arrivée à la Maison Blanche une personnalité instable que la psychologie seule ne suffit pas à éclairer – l’ancien ministre britannique et psychiatre David Owen a invoqué le concept grec de syndrome d’hubris pour décrire la démesure et le mépris de Trump envers autrui – confiance en soi excessive, discrédit systématique du prochain, absence d’esprit critique, avec l’insulte érigée en mode de raisonnement. Face aux journalistes, toute question dérangeante est ainsi balayée d’un revers de main comme une «fake news». Mais, au-delà de psychisme, c’est la crise des Etats-Unis qui est en jeu: la mondialisation a précarisé la classe moyenne blanche, exclue de ses bénéfices. En s’alliant aux ultra-riches – séduits par des promesses de baisses d’impôts – elle a fait un choix anti-élite. C’est paradoxal parce que Trump incarne précisément l’élite. Cette anomalie s’observe également au sein de certains mouvements populistes de droite européens.
«Harward et l’interdiction aux étudiant·es étranger·ères», que dit ce chapitre sur le rapport de Trump à la culture?
Il illustre le divorce entre Donald Trump et la culture. Sous son influence, le Kennedy Center – dont la direction a été décapitée – a vu son prestige s’effriter: en un an, on est passé de Francis Ford Coppola à Sylvester Stallone. Pour Trump, la culture est un ennemi. Dépourvu de formation humaniste, il se fait résumer ses dossiers et confond les pays. Les milieux culturels le perçoivent comme un «redneck»: un ignorant arrogant uniquement motivé par l’argent. Le terme désigne ce peuple des campagnes, entre les deux côtes, qui n’a pas profité des richesses de la mondialisation. Cette base électorale, héritière des partis sudistes de la guerre de Sécession, semble rejouer l’histoire.
Sa vidéo réalisée avec l’IA – le survol des manifestant·es du No Kings Day inondés de lisier – met en pratique le concept «Inonder la zone de merde», règle de communication de Donald Trump.
La vidéo est la transfiguration de ce concept. Si certaines provocations précédentes ont pu faire sourire, celle-ci est d’une brutalité déconcertante. Le principe Flooding the zone with shit est le fruit de Steve Bannon, conseiller et artisan de la victoire de Trump en 2016. Sa signification est très précise: l’essentiel est de rendre publiques quotidiennement des absurdités, des insultes ou des contre-vérités, afin que la presse soit contrainte de s’en occuper, privant ainsi l’opposition d’espace médiatique.
En France, la justice a su arrêter Nicolas Sarkozy. A quel moment les Etats-Unis ont-ils raté l’occasion d’arrêter Trump?
L’exemple de Sarkozy est parlant. Qu’on soit pour ou contre l’incarcération de son ancien président, la France a réaffirmé son statut d’Etat de droit, avec le principe de la séparation des pouvoirs. Les Etats-Unis se sont toujours vantés de suivre ces principes – pensons au Watergate ou à l’empeachment de Clinton. Le tournant a évidemment été l’élection de 2024, qui a brutalement remis en cause l’équilibre démocratique. Trump d’abord a nommé ses fidèles à la Cour Suprême. Il a ensuite annihilé le pouvoir du parlement en menaçant les élus de son propre camp. Plus grave encore, il ignore les décisions des cours fédérales contre les déportations d’immigrant·es, un acte sans précédent qui marque une rupture dans l’histoire de la démocratie américaine. Sans oublier la grâce accordée aux auteurs du «putsch d’opérette» du Capitole.
Si la caricature de dictateurs (Chaplin, Folamour) produit habituellement de l’hilarité, le personnage de Biff Tannen dans Retour vers le futur, véritable calque de Trump, a cessé d’être drôle. Trump amuse-t-il encore?
Ce qui fait rire chez Trump, c’est son côté grotesque. Le problème est que lui-même n’a pas le sens de l’humour. Trump raille mais n’a pas d’ironie, il cherche à blesser mais ne rit jamais de lui-même. C’est un personnage qui inquiète notre démocratie, car sa brutalité est réelle, c’est celle de celui qui veut s’imposer, y compris par la violence. Ce livre a été difficile à écrire car la réalité dépasse la fiction. Les Etats-Unis vacillent désormais au bord d’une guerre civile, tiraillés par une violence extrême et un Kulturkampf radical entre l’Amérique rurale et urbaine. Entre droits de douane asphyxiants et fractures sociales, le pays fait face à un risque imminent d’implosion.