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La Ville décerne une médaille au «Courrier»

Jeudi soir, les autorités municipales ont remis la distinction «Genève reconnaissante» à la Nouvelle association du Courrier (NAC) qui chapeaute le journal. Récit de cette soirée.
Genève, le 19 février 2026, au Palais Eynard. Photo de famille avec des membres actuel·les et passé·es de la rédaction et du comité, aux côtés du maire de Genève et de Mona Chollet brandissant l’affichette du jour. MAGALI GIRARDIN
Ville de Genève

En ce jeudi soir, il pleut abondamment sur le Palais Anna et Jean-Gabriel Eynard. La petite vigne à un jet de copeaux de bois semble, elle, retrouver des couleurs. A l’intérieur de ce bâtiment municipal, une bonne centaine d’invité·es (journalistes, politiques, soutiens sans faille du journal ou simplement amies et amis) sont présent·es pour cette cérémonie de remise au Courrier de la médaille «Genève reconnaissante». Formellement, cette distinction a été remise à la Nouvelle association du Courrier (NAC), qui chapeaute le journal et est dirigée par Florio Togni, grand timonier de la NAC depuis une bonne vingtaine d’années. Etait, car il vient de passer la main au nouveau président de la NAC, Michel Jeanneret, secondé par Julia Richet, qui assume depuis peu la fonction de vice-présidente.

Quelle mouche a donc piqué la Ville de Genève pour honorer ainsi le travail du Courrier? Pour les autorités municipales, «à l’heure où l’on observe une concentration massive des médias, Le Courrier est l’un des derniers titres indépendants des grands groupes de presse, conservant une liberté de ton et une capacité d’investigation affranchie de tout alignement sur des intérêts économiques ou politiques dominants».

Laudatio de Mona Chollet

Pour ouvrir le bal sous les ors du Palais Eynard, c’est Mona Chollet, journaliste et écrivaine que l’on ne présente plus, qui a, dans un laudatio empreint d’émotion, retracé son parcours au sein du Courrier et partagé son attachement à notre journal – que l’on vous laisse découvrir dans son discours publié (ci-dessous) in extenso. Avant de céder la parole à Alfonso Gomez, maire de Genève. «Lorsque les médias, ce quatrième pouvoir indispensable au bon fonctionnement de nos sociétés démocratiques, deviennent outil de propagande ou de divertissement anesthésiant, lorsqu’ils sont muselés ou instrumentalisés, ils ne remplissent plus leur rôle. Les conséquences en sont dramatiques: lorsqu’ils sont affaiblis, c’est la démocratie tout entière qui est en péril».  Et le magistrat de préciser les raisons de cette récompense qui se veut hautement symbolique. «C’est dans ce contexte inquiétant d’une information libre et indépendante en danger (…) que la Ville de Genève a fait le choix de remettre ce soir la médaille ‘Genève reconnaissante’ à la Nouvelle association du Courrier».

Les pupilles noires d’encre, Philippe Bach, membre du comité de rédaction du Courrier, a, lui, livré son sentiment sur cette reconnaissance des pouvoirs publics. «Mon premier réflexe a été de penser qu’un journal non seulement ne doit pas se faire remettre une médaille, mais même pas la mériter. La mériter c’est faillir. Comme notre fonctionnement se veut participatif, j’ai fait un sondage dans l’équipe: je me suis retrouvé tout seul à penser comme cela. On m’a dit d’arrêter de faire mon dogmatique!» Et de poursuivre dans un registre plus solennel. «Face au retour en grâce en droit de citer d’idéologies autoritaires et antidémocratiques qui prospèrent dans l’angle mort de la déshérence médiatique, Le Courrier continuera de se battre contre ces négativités. Nous continuerons contre vents et marées de porter la voix des sans voix, de défendre un monde plus équitable, moins guerrier, basé sur l’échange et la convivialité plutôt que sur la concurrence et le mépris de la personne humaine».

Réception à la villa La Grange

Après ces éloges et une soyeuse partie musicale assurée par Sophie et Michel Tirabosco, suivis par une verrée. Changement de lieu et d’atmosphère pour les agapes. La conseillère administrative Marjorie de Chastonay et le maire Alfonso Gomez ainsi que Mona Chollet, se sont donc retrouvé·es à la villa La Grange entouré·es par une vingtaine de membres de l’équipe et de la NAC. Au beau milieu d’un parc La Grange, dans le quartier des Eaux-Vives, plongé dans une profonde nuit sans lune, face à un lac impavide dont on entendait à peine les clapots.

Cette adresse, au cœur de ce vaste jardin richement arboré, est maintenant bien connue puisque la maison de maître, édifiée peu avant la révolution française par la famille Lullin, a vu passer du monde entre ses quatre murs. Dont, en 2021, un certain Joseph Robinette Biden Junior, et son homologue russe Vladimir Vladimirovitch Poutine. Tous deux cornaqués pendant ce sommet qui se voulait historique par Guy Parmelin, président de la Confédération d’alors.

En ce jeudi soir, le parc est royalement désert. Pas d’émissaires américains ni de représentants russes à l’horizon. A l’intérieur, c’est beau, c’est doré à souhait. Quoique la déco style rococo soit un poil chargée. Qu’importe finalement. A cheval donné (prêté en l’occurrence) on ne regarde pas les dents, dit-on. Côté ripaille, il faut bien avouer que la Ville fait rarement les choses à moitié. C’est nature morte sur nappe blanche. Entrée, plat, dessert.

Comme pour tout·es invité·es des autorités municipales, les commensaux ont ensuite eu droit à un privilège rare: la visite de la bibliothèque de style Empire avec ses plafonds en trompe l’œil et ses 12’000 ouvrages et incunables légués par Guillaume Favre, né à Marseille en 1770. Un voyage livresque proposé par Evelyne Châtelain, intendante et «gardienne des clés», qui veille depuis plus de trente ans sur cette demeure de prestige.

La médaille dorée remise par la Ville reconnaissante trône en bonne place dans nos bureaux de la Jonction. Une distinction qui nous «oblige», certes, surtout à continuer notre incessant travail d’information sans concessions, avait souligné Philippe Bach. Car comme ce dernier l’a malicieusement glissé dans son discours au Palais Eynard, «Mesdames et Messieurs des autorités municipales, soyez certaines et certains que nous saurons nous montrer ingrats et continuer, sinon à chercher votre jugulaire, du moins à continuer de mordre vos mollets en bon watch dogs de la démocratie.»

Retrouvez-ici les trois autres discours:

Alfonso Gomez: «Le Courrier incarne une presse libre, critique et responsable»

Julia Richet: «Pas un aboutissement, mais un encouragement»

Philippe Bach: «C’est le rôle du Courrier dans la Cité qui est primé»


Passage de témoin à la présidence du Courrier

Florio Togni (à g.) et Michel Jeanneret. JPDS

Jeudi soir, la Médaille «Genève reconnaissante» a été remise entre les mains de Florio Togni. Ce dernier a présidé – avec une pause – durant près de vingt-cinq ans aux destinées du Courrier au sein de son organe éditeur, la Nouvelle association du Courrier (NAC). C’est cette longévité qui a été symboliquement reconnue lors de cette cérémonie. Mais les meilleures choses ont une fin. Depuis le 1er janvier de cette année, cette lourde et bénévole tâche est désormais assumée par Michel Jeanneret. Retraité, titulaire d’une licence en histoire économique, ce dernier a un long passé de militance pour les droits politiques et syndicaux. Il a travaillé comme enseignant à l’ECG Jean Piaget et aucollège de Candolle.

En alternance, il a aussi œuvré comme délégué au sein du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) dans les années 1990 et le début des années 2000. Il est ensuite retourné à sa formation initiale d’enseignant d’histoire et de sociologie. Puis de doyen dans la section pour adultes de l’Ecole de culture ­générale (ECG) du soir. Dans cette fonction de présidence de la NAC, il est secondé à la vice-présidence par Julia Richet, spécialiste dans les secteurs énergie et durabilité. PBH

Mona Chollet : «Au Courrier, j’ai eu l’impression de retrouver ma tribu»

Une des premières visions que j’ai eues du métier de journaliste m’a été donnée par un livre de Robert Escarpit intitulé Les Enquêtes de Rouletabosse, que j’ai lu à l’âge de dix ans environ. Rouletabosse avait la particularité de pouvoir prendre une forme parfaitement sphérique, ce qui lui permettait de rouler d’un bout à l’autre de la Terre et lui donnait un avantage certain sur ses confrères. Il vivait toutes sortes d’aventures improbables et rocambolesques.

Avec ce genre de lectures, on aurait pu penser que la barre était placée assez haut, et que j’allais forcément être un peu déçue quand j’ai découvert la réalité du métier de journaliste, une dizaine d’années plus tard, à l’occasion d’un stage d’été au Courrier.

Mais je n’ai pas été déçue du tout. En réalité, j’ai eu le coup de foudre, à la fois pour ce métier et pour ce journal. À l’époque, la rédaction se trouvait rue de la Truite, à la Jonction, et c’était merveilleux, après avoir dépassé les entrepôts TPG, alors qu’on avait l’impression d’arriver dans un no man’s land, de se retrouver tout à coup dans ces bureaux bourdonnant d’activité et de conversations.

C’était il y a trente-trois ans, et pourtant je me souviens encore de chaque détail: l’odeur du produit ménager dans la cage d’escalier; les casiers pour le courrier à l’entrée; les bouteilles de sirop dans la cuisine; et ce dessin de Herrmann affiché au mur, intitulé «On briefe!», qui représentait le briefing, la réunion de rédaction quotidienne, avec des phylactères résumant les marottes personnelles de chaque membre de l’équipe rassemblée autour de la table.

Je me souviens d’une ambiance très joyeuse, où on se chambrait beaucoup, où les vannes fusaient en permanence – même si je me doute qu’il a dû y avoir aussi des moments plus compliqués. C’est quelque chose que j’ai vite appris en continuant ma carrière: une rédaction sans conflits, ça n’existe pas (sauf peut-être dans Rouletabosse), et surtout pas une rédaction de gauche. Apparemment, vous ne pouvez pas rassembler dans les mêmes bureaux des gens qui tiennent tous à la moindre nuance de leurs opinions politiques plus qu’à leur mère, et vous attendre à ce que ça ronronne tranquillement jusqu’à la fin des temps.

Après mon stage, je suis restée comme pigiste, et c’était une fierté, chaque fin de mois, quand je recevais mon relevé de piges imprimé sur du papier recyclé, de pouvoir récapituler tout ce que j’avais appris sur ma ville au cours des semaines précédentes; de mesurer comment la vision que j’en avais s’était encore enrichie. Grâce à ce métier, je pouvais entrer dans une école, une maison de retraite, un squat, un syndicat, un théâtre, une radio associative. J’expérimentais non seulement un journalisme de qualité, mais un journalisme local de qualité, ce qui est encore plus rare.

C’est au Courrier que je me suis fait pour la première fois hurler dessus au téléphone par quelqu’un qui n’était pas content de ce que j’avais écrit à son sujet – une sorte de baptême du feu. Complètement affolée, j’ai appelé Patrice Mugny, qui était rédacteur en chef à l’époque. Le flegme avec lequel il m’a rassurée m’a suggéré que, contrairement à ce dont j’étais persuadée, ce n’était peut-être pas la fin du monde. Je me souviens aussi de Francine Collet – qui dirigeait la rubrique culture – m’assénant que je n’étais pas forcément obligée, pour écrire la critique d’un spectacle de danse, de recopier le dossier de presse, et m’incitant à développer mon propre regard.

Mais surtout, au Courrier, j’ai eu l’impression de trouver ma tribu, de rencontrer le genre de personnes que je voulais côtoyer pour le restant de mes jours. Des personnes qui avaient une connaissance fine, presque maniaque, des rouages de la politique genevoise, nationale et internationale, qui se passionnaient pour chacun de ses développements et étaient capables d’en discuter avec animation pendant des heures.

En 1991, déjà, en tant que simple lectrice de dix-huit ans, j’avais été très marquée par les éditoriaux de Pierre Dufresne, le rédacteur en chef d’alors, contre la guerre du Golfe, qui m’avaient donné mes premières bribes de culture politique.

J’ai eu la chance de découvrir d’emblée le journalisme sous sa forme la plus noble, c’est-à-dire sa forme artisanale, dans laquelle des rédacteurs et rédactrices à la culture solide donnent le meilleur d’eux-mêmes à un lectorat dont ils se font une haute idée, en étant guidé·es par le souci du bien commun et de la justice – sociale ou internationale. Un journalisme qui n’a pas d’actionnaires à servir, et qui peut donc s’abstenir d’être obsédé par le nombre de clics, d’en faire son unique boussole. Un journalisme qui ne se retranche pas derrière une «objectivité» illusoire, mais qui assume et peaufine sa grille de lecture du monde avec la plus grande honnêteté possible.

Patrice avait une formule qui m’avait beaucoup frappée. Il disait : «Je n’ai pas de certitudes, mais j’ai des convictions.» J’ai essayé moi aussi d’en faire ma devise. (Les mauvaises langues vous diront peut-être que j’ai quand même quelques certitudes, mais ne les écoutez pas.)

C’est ce journalisme-là, un journalisme vivant et indépendant, qui mérite de survivre à l’actuelle crise de l’information. Lui seul peut être notre fil d’Ariane dans le contexte européen d’un débat public inondé par la propagande d’extrême droite.

Du reste, ce n’est même pas un modèle commercial si mauvais. Le Courrier lutte pour se maintenir à flot, mais il est finalement bien moins mal en point que certains de ses concurrents qui appartiennent à des grands groupes de presse. Même en vivant en France depuis bientôt trente ans, je continue à le lire chaque jour. Ces deux dernières années, je lui ai été très reconnaissante, en particulier, de sa couverture de la Palestine. Et aujourd’hui encore Roderic Mounir signe un excellent éditorial sur la situation en France.

Félicitations, chers amis, pour cette médaille grandement méritée. Merci pour tout ce que vous m’avez appris. Et longue et belle vie au Courrier.

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