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Alfonso Gomez: «Le Courrier incarne une presse libre, critique et responsable»

Mesdames, Messieurs,
Les salutations protocolaires ayant été prononcées, je me permets de m’y associer.

Au nom du Conseil administratif de la Ville de Genève, je suis très heureux de vous accueillir au Palais Anna et Jean-Gabriel Eynard, à l’occasion de cette cérémonie de remise de la médaille « Genève reconnaissante » à la Nouvelle Association du Courrier.

On pense parfois que la démocratie ne repose que sur ses institutions : des élections, un parlement, des tribunaux, une administration. En réalité, elle repose aussi sur quelque chose de bien plus fragile : la capacité des êtres humains à se déterminer librement. L’une des conditions à l’exercice de ce libre-arbitre, que Descartes
définissait comme le plus haut degré de liberté, est d’avoir accès à une information indépendante, pluraliste et transparente. Car on ne choisit pas librement lorsque l’on ignore. On ne choisit pas librement lorsque l’on ne dispose que d’informations partielles ou orientées. On ne choisit pas librement lorsque l’opacité remplace la transparence.

La montée des fascismes partout dans le monde le rappelle de manière préoccupante. Celle-ci se nourrit du chaos informationnel, de la diffusion de vérités alternatives, de la simplification à outrance. Lorsque les médias, ce quatrième pouvoir indispensable au bon fonctionnement de nos sociétés démocratiques, deviennent outil de propagande ou de divertissement anesthésiant, lorsqu’ils sont muselés ou instrumentalisés, ils ne remplissent plus leur rôle. Les conséquences en sont dramatiques : lorsqu’ils sont affaiblis, c’est la démocratie toute entière qui est en péril.

C’est dans ce contexte inquiétant d’une information libre et indépendante en danger, que ce soit pour des raisons politiques ou économiques, que la Ville de Genève a fait le choix de remettre ce soir la Médaille « Genève reconnaissante » à la Nouvelle association du Courrier. Ainsi, nous reconnaissons non seulement un titre, mais aussi une fonction démocratique. Le Courrier incarne une presse libre, critique et responsable, parce qu’il éclaire le débat public sans dépendre des intérêts économiques, politiques ou institutionnels qu’il questionne. Dans un paysage médiatique largement intégré à de grands groupes, Le Courrier demeure l’un des derniers médias qui ne répond à aucun actionnaire industriel, à aucune stratégie d’influence. Il n’est adossé à aucune puissance financière qui orienterait ses priorités rédactionnelles. Il ne doit ni ménager un marché, ni protéger une position dominante.

Cette indépendance n’est pas le fruit du hasard ; elle est le résultat d’une histoire longue et parfois tourmentée. Fondé en 1868 sous le nom de Courrier de Genève, dans un contexte de tensions confessionnelles, le journal a d’abord été un organe d’opposition… catholique, étroitement lié à l’Église ! Au fil du XXe siècle, il a traversé
des crises éditoriales, des repositionnements, des pages plus sombres aussi, avant d’amorcer un tournant vers une ligne plus sociale, attentive au monde du travail et aux grandes réformes de l’État social.

Un épisode illustre, avec une certaine ironie, cette transformation. En 1979, alors que le journal traverse une crise profonde, Pierre Dufresne est engagé comme rédacteur en chef. Son long parcours au sein de la presse patronale rassure alors ses employeurs : il apparaît comme un gage de virage à droite. Mais l’homme a entre- temps accompli son propre cheminement intellectuel. Conscient des mécanismes d’exploitation et d’exclusion, porté par un engagement chrétien de plus en plus attentif aux réalités sociales et internationales, il va conduire le journal dans une direction que ses recruteurs n’avaient pas anticipée. En quelque sorte, l’histoire les prit à leur propre jeu. Sous son impulsion, l’ancrage social du Courrier se consolide, son exigence éditoriale s’affirme, et la qualité de ses enquêtes locales et son courage journalistique sera saluée en 1988 par le Prix Jean Dumur.

La création, en 1978, de la Nouvelle Association du Courrier, puis la rupture définitive avec la tutelle ecclésiale en 1996, consacreront ce choix clair : celui de l’autonomie institutionnelle et de la responsabilité éditoriale pleine et entière. Ce cheminement explique la singularité du Courrier aujourd’hui — un média sans but lucratif, dont l’indépendance a été conquise et défendue, y compris grâce à la mobilisation de ses lectrices et de ses lecteurs, dont les abonnements et souscriptions composent 80% du financement.

Cet historique atteste finalement d’un combat permanent du Courrier : celui de la liberté. La liberté d’enquêter, de publier, de faire la lumière sur les zones d’ombre, y compris lorsque cela contrarie des acteurs puissants, qu’ils se trouvent à l’autre bout du monde ou au bout de la rue. Que ce soit avec son travail autour de Papyrus ou sa solide enquête sur Gandur publiée dans le cadre de la votation sur le MAH, le journal n’a cessé de « porter la plume dans la plaie », pour paraphraser Albert Londres.

Son engagement sans concession l’a parfois mené devant les tribunaux. Il est en souvent ressorti plus légitime encore. Qu’il continue ainsi ! Qu’il conserve sa capacité à critiquer ! En tant que Maire, je confesse que je peux parfois la trouver excessive… ! Mais ce n’est jamais que temporaire. Car nous ne devons jamais oublier ceci : lorsqu’un média documente des situations ignorées et qu’il ouvre le débat public, il ne fragilise jamais les institutions. Il rend leur action lisible et donne les clefs de lecture indispensable à la formation d’une opinion libre et éclairée.

Ce soir, Mesdames et Messieurs, en remettant cette médaille, la Ville de Genève reconnaît l’utilité impérative d’une presse libre, exigeante et engagée. Elle rappelle également qu’une démocratie a le devoir de protéger les conditions de sa propre transparence.

Pour votre travail, votre rigueur et votre persévérance, la Ville de Genève vous adresse sa reconnaissance. Et sa confiance.

Je vous remercie pour votre attention.

Alfonso Gomez, maire de la Ville de Genève